THAÏLANDE


THAÏLANDE
THAÏLANDE

Partie centrale de la péninsule indochinoise avec un long appendice dans la presqu’île de Malacca, la Thaïlande n’a justifié son appellation moderne de pays des Thais (Thaï) qu’à une date relativement récente. C’est en effet au XIIIe siècle que, allant du nord vers le sud au long des fleuves et sous la pression des Mongols conquérants de la Chine, les Thais pénétrèrent en Asie du Sud-Est. Au VIe siècle de notre ère, ils étaient établis au sud du Yangzi; deux siècles plus tard, ils avaient gagné les hautes vallées du Yunnan où ils fondèrent le royaume de Nanzhao, qui subsista jusqu’en 1253, année de son annexion à la Chine. Les Thais étaient alors connus des Chinois, des Chams et des Khmers sous le nom de Siamois (Syam). Durant cette longue période, le Nord montagneux de la Thaïlande actuelle était soumis à une principauté mône dont la capitale, Lamphun (Lampun), était située sur un affluent du Me Ping; la vallée du Ménam dépendait du royaume môn de Dv ravat 稜, d’abord gouverné par une dynastie indépendante, puis rattaché au Cambodge; plus à l’ouest, sur le cours inférieur de l’Irawaddi, s’était constitué le royaume môn du Pégou.

Chassés du Nanzhao par les Mongols, les Thais s’enfoncèrent comme un coin entre ces États; ils substituèrent leur autorité à celle des rois môns au Pégou, mirent fin à l’indépendance de la principauté de Lamphun, affranchirent le Dv ravat 稜 de la suzeraineté khmère. Ils s’engagèrent ensuite dans la péninsule de Malacca, profitant de l’effondrement de l’empire malais qui contrôlait les détroits de Malacca et de la Sonde.

Dans les territoires ainsi conquis, les Thais, qui sous l’influence khmère avaient adopté le bouddhisme cinghalais, établirent une organisation administrative et militaire copiée sur celle des Mongols. À l’ère de l’implantation politique, dite ère de Sukhothai (1220-1349), succéda une ère de rivalité avec les États voisins de Birmanie et du Cambodge et de résistance à l’intrusion des marchands étrangers hollandais, anglais et japonais, l’ère d’Ayuthya (ou Ayutthaya, 1350-1782). Celle-ci se termina par la prise, le pillage et l’incendie de la capitale siamoise par les Birmans.

La renaissance de la puissance thaie fut l’œuvre d’un métis chinois, Taksin, et d’un de ses généraux, Chakri, fondateur de la dynastie actuelle. Celle-ci, tout en maintenant l’indépendance et l’intégrité territoriale du royaume, a pu d’abord engager ce dernier dans une phase d’occidentalisation, sous R ma IV et R ma V, traverser sans incident majeur les deux guerres mondiales, maintenir l’équilibre des forces politiques et sociales dans un pays qui comporte d’assez importantes minorités ethniques (700 000 Khmers et 200 000 Môns bouddhistes, 900 000 Malais de religion islamique), assurer le développement économique par la diversification de l’agriculture, l’industrialisation et l’emploi rationnel des sources d’énergie.

État moderne au plein sens du terme, la Thaïlande (ou Prathet Thai, ainsi désignée depuis 1939) a su préserver son originalité ethnique et culturelle tout en s’ouvrant largement aux facteurs qui détermineront son évolution.

D’une manière générale, les littératures du Sud-Est asiatique sont peu et mal connues. Non seulement parce que les traductions en sont rares, mais parce que les éditions de textes n’ont été entreprises par les éditeurs locaux que récemment, dans le cours du XIXe siècle, selon un rythme lent et incertain.

Longtemps conservées précieusement sous forme de manuscrits gravés au poinçon sur feuilles de latanier, dans les bibliothèques des monastères bouddhiques et des familles princières, ces littératures gardaient un caractère quasi sacré, inaccessibles qu’elles étaient à un public peu entraîné, et pour cause, à la lecture. Il s’agissait là, en effet, d’une tradition savante, liée à l’apparition de l’écriture. Or, à l’origine, les langues du Sud-Est asiatique – birman, siamois, cambodgien, laotien notamment – étaient des langues sans écriture, dont la « littérature », à jamais inconnue sous ses aspects anciens, se transmettait par voie orale. Appartenant à des familles linguistiques différentes – tibéto-birman, thai, môn-khmer –, ces langues n’entrèrent dans le contexte culturel écrit que lorsque leur développement historique se trouva associé à celui de leur pays d’origine, c’est-à-dire lorsque les souverains locaux s’ouvrirent à la civilisation dite « indianisée », riche d’apports religieux, artistiques et littéraires. L’adoption des écritures, inspirées des alphabets de l’Inde du Sud, modifiées localement selon des calligraphies élaborées par les rois et les scribes, fut un événement capital dans l’histoire de l’expression des pays de l’Asie du Sud-Est: en Thaïlande, ce fut le grand roi R ma Kamheng, souverain de Sukhothai, qui, en 1282, fit graver une stèle commémorant les hauts faits de son règne et la splendeur de son royaume, et pour ce faire « inventa » les caractères de l’écriture thaie, en les adaptant de l’écriture khmère: « Et ces caractères d’écriture existent parce que le roi les a inventés dans son cœur. » Date mémorable, victoire de la culture et de l’expression nationales.

Au Siam, l’apparition de l’écriture alla de pair avec l’adoption du bouddhisme comme religion d’État. Certes, les textes du bouddhisme, qu’ils soient de doctrine, de prière, de discipline ou d’exégèse, ne furent longtemps connus que des bonzes et des lettrés. Mais, parmi le canon touffu rédigé en langue p lie, figuraient des contes, des apologues, des récits de la vie du Buddha, où le surnaturel, le légendaire, le familier voisinaient et s’harmonisaient en un style séduisant, ami de la mémoire. Une culture bouddhique se forma, se répandit. Des contes populaires, autrefois oraux, s’y intégrèrent et prirent une couleur moralisatrice et édifiante. À l’inverse, des textes religieux se parèrent de romanesque. Autrement dit, le ferment apporté par la civilisation indienne, grâce au véhicule de l’écriture et des données religieuses, aboutit à la gestation de littératures écrites d’inspiration hybride, en partie issues d’un très vieux fonds autochtone transmis oralement, puis transposées par le fait même de leur mise en écrit, modifiées et réinventées par une tradition savante importée.

Soumis à l’influence indienne dès les débuts de la période historique, l’art et l’archéologie de la Thaïlande sont caractérisés, au premier chef, par une extrême diversité. Unique dans toute l’Asie du Sud-Est, cette diversité résulte de conditions géographiques particulières, mais dépend surtout de l’évolution historique de la zone centrale de la péninsule indochinoise. Si un art proprement thaïlandais, « national », ne se constitue guère avant le XVe siècle, celui-ci tirera, néanmoins, profit de toutes les leçons du passé. Ayant le rare mérite de demeurer étonnamment fidèle à lui-même au cours des siècles, poursuivant une même recherche de perfection technique et esthétique pratiquement jusqu’à la fin du XIXe siècle, cet art saura toujours préserver son originalité foncière. Tout en accueillant les apports extérieurs les plus variés, il est le seul art d’inspiration indienne qui ait su, tout ensemble, échapper à la décadence généralisée et conserver, presque jusqu’à nos jours, son idéal de raffinement dans l’indépendance.

1. Au centre de la péninsule indochinoise

La Thaïlande (qui s’est appelée Siam jusqu’en 1939 et de 1945 à 1949) s’étire du nord au sud sur 1 700 km, au centre de la péninsule indochinoise; sa largeur maximale ne dépasse pas 800 km; sa superficie est de 513 115 km2, pour une population de 56 303 273 habitants au recensement de 1990. C’est le seul État de l’Asie du Sud-Est qui n’ait pas été soumis à une domination coloniale proprement dite.

Généralités physiques et humaines

La Thaïlande est un pays relativement peu élevé et les grands traits de son relief sont assez simples. Le cœur en est la Plaine centrale, dépression méridienne étendue d’Uttaradit à la mer sur 460 km et 200 km de large, drainée par la Ménam Chao Phraya qui se divise à Chainat en deux bras principaux, la Chao Phraya et la Suphan (ou Nakhon Chaisi). Les régions élevées se trouvent à l’ouest de cette plaine (Western Highlands), au sud-est (monts de Chantaburi), tout à fait au sud où la Thaïlande englobe, au-delà de l’isthme de Kra, une partie de la péninsule Malaise (chaînons de Thaïlande péninsulaire) et surtout au nord; cette dernière région est formée de chaînes dont l’altitude est généralement supérieure à 1 500 m et qui séparent les vallées de la Ping (et de la Wang, son affluent), de la Yom et de la Nan; le Doi Inthanon atteint 2 576 m. Des hauteurs modestes, Dongpraya (1 400 m au Khao Laem) et Dangrek, séparent la Plaine centrale, au nord-est, de ce que l’on appelle le « plateau de Korat », qui n’est en fait qu’une zone déprimée de petites collines et de bas plateaux situés entre 100 et 200 m d’altitude. La Thaïlande est comprise à peu près tout entière dans ce que nous avons proposé d’appeler le « pseudo-socle de la Sonde » (cf. ASIE - Géographie physique): les terrains datent pour la plupart du Primaire et du Trias, avec notamment des calcaires ouralo-permiens et des grauwackes bleues triasiques; les derniers plissements, accompagnés de montées granitiques, qui ont affecté ces terrains appartiennent à la fin du Trias dans la plus grande partie du pays, au Jurassique à l’ouest et au sud où les batholithes sont riches en cassitérite; toutefois le Nord a été soulevé, cassé et même plissoté par l’orogenèse himalayenne (Tertiaire). Le « pseudo-socle » est encore masqué partiellement par sa couverture sub-horizontale de grès roses (dits « grès de Korat »), crétacés ou éocènes, qui constitue tout le Nord-Est et a laissé des « témoins » un peu partout ailleurs.

Autour de la Plaine centrale s’est organisé, assez récemment, l’État thaïlandais. Venus du Yunnan, les Siamois, de langue thaie, s’installent d’abord dans les vallées de la Yom et de la Nan près de leur confluence (royaume de Sukhothai au XIIIe s.). Ils s’étendent bientôt vers le sud aux dépens des M 拏n indianisés de Dv ravat 稜 et du royaume khmer: ils fondent, au cœur de la Plaine centrale, Ayuthaya en 1351 et empruntent aux peuples vaincus l’essentiel de leur civilisation. Les Siamois sont donc des Thai indianisés, ayant, comme leurs voisins birmans, laotiens et cambodgiens, adopté le bouddhisme Theravada, qui n’a pas fait disparaître des croyances antérieures (culte des Phi ou génies de la Terre). L’expansion des Siamois est bloquée vers l’ouest par les Birmans qui détruisent Ayuthaya en 1767; elle se poursuit vers le nord où le royaume de Chieng Mai, peuplé de Khon-Muang et lui-même successeur de l’État M 拏n d’Haripunjaya, est annexé; dans l’extrême Sud jusqu’à englober une région de langue malaise et de religion musulmane, et vers l’est aux dépens des royaumes laotiens et du Cambodge. Les Siamois ont ainsi étendu leur domination sur des populations différentes restées nombreuses dans les régions périphériques du Nord, du Sud et du Nord-Est: tous les Thaïlandais ne sont donc pas des Siamois. En outre, la Thaïlande compte une importante minorité étrangère, chinoise, impossible à chiffrer: les Thaïlandais ne reconnaissent la nationalité chinoise qu’aux « Chinois nationaux », soit à 460 000 individus, tandis que les Chinois eux-mêmes estiment être 3 millions.

Le Nord-Est

Le Nord-Est (« plateau de Korat ») est une remarquable unité géographique. Il est peuplé surtout de Laotiens (ou Lao), Thai dont la langue est très voisine du siamois et qui sont ici plus nombreux qu’au Laos. C’est une vaste zone déprimée (160 000 km2) drainée vers le Mékong par la Mun et la Si. Ces rivières et leurs affluents ont entamé la couverture des grès secondaires subhorizontaux; ceux-ci ne subsistent intacts qu’à l’ouest et au sud (hauts plateaux du Dongpraya et des Dangrek); ailleurs, ils forment des buttes tabulaires, ou encore affleurent en plaques dénudées; leur désagrégation donne de bas plateaux sableux dont les sols sont siliceux et très pauvres. Les vallées de la Mun et de la Si sont larges (5 à 10 km) et marécageuses à partir de juin, en période de crue du Mékong (dont le maximum est en septembre); les eaux de ce fleuve les remontent, en effet, et y séjournent d’autant plus longtemps que les rivières sont encadrées de bourrelets qui empêchent un bon drainage de retour vers le fleuve.

À l’abri du Dongpraya, qui est, lui, très arrosé, le Nord-Est est relativement sec; les pluies sont souvent inférieures à 1 200 mm et ne tombent guère que pendant cinq mois (de mai à début octobre). La forêt claire à Diptérocarpacées domine, sauf dans les fonds occupés par une forêt inondée très particulière et sur les flancs des buttes occupées par la forêt dense.

Le Nord-Est est pauvre: 15 p. 100 seulement de la superficie sont cultivés. Le riz couvre environ deux millions d’hectares, mais la surface cultivée varie beaucoup d’une année sur l’autre: les années de faibles pluies, seules sont mises en culture les terres les plus basses, les mieux pourvues en eau et les plus imperméables; les années de pluies abondantes, les terres plus hautes sont utilisées, ce qui a pour résultat d’augmenter la production mais de diminuer le rendement. Le riz gluant (Oryza glutinosa ), aliment habituel des Lao, occupe 70 p. 100 des rizières. Si l’étendue de celles-ci a beaucoup augmenté, le fait le plus important est la succession de tentatives portant sur des plantes autres que le riz et cultivées sur brûlis (ray : la forêt claire a ici un sous-bois arbustif qui peut être consumé par le feu): maïs, arachide, soja, coton (dans la province de Loei), kénaf (entre 1960 et 1970) et aujourd’hui, plus particulièrement canne à sucre et manioc; le tabac est, exceptionnellement, cultivé en saison sèche sur les berges du Mékong (semis en octobre, repiquage en novembre, récolte à partir de janvier). L’élevage du gros bétail est considérable: 1 700 000 bœufs et 2 300 000 buffles. Les porcs sont nombreux également; on les vend principalement aux Chinois de Bangkok.

Un effort gouvernemental assez considérable a été fait, avec l’aide économique américaine – U.S.O.M. (United States Operation Mission) –, pour développer une irrigation moderne: neuf barrages, dont ceux de Nam Pung et de Nam Pong déjà achevés, cent cinq réservoirs de modestes dimensions. Mais les résultats ont été décevants, car les meilleures terres sont submergées par les réservoirs. La population, nombreuse (près de 90 hab./km2), est de langue laotienne, sauf au sud, où les habitants du Surin parlent encore le cambodgien, et à l’est, le long du Mékong, où l’on trouve des minorités vietnamiennes. Cette population vit très difficilement: les superficies cultivées étant faibles, les exploitations sont très petites; on compte 600 habitants par kilomètre carré cultivé; l’émigration temporaire ou définitive vers Chantaburi, vers Ramong et Phuket, vers Bangkok surtout, d’habitants du Nord-Est (Phak Isan), traduit ce malaise. Bien que les petits propriétaires représentent 90 p. 100 de la paysannerie, le malaise économique se traduit sur le plan social et pourrait alimenter un mouvement politique.

Les voies ferrées à partir de Nakhon Ratchasima (Korat) vers Ubon et Nongkhai ont été construites afin de favoriser la centralisation politique; la dernière joue un rôle économique fondamental pour le Laos.

Surpeuplé, le Nord-Est est la région difficile de la Thaïlande.

Le Nord

Le Nord est la région la plus élevée. Chaînes et vallées sont parallèles, mais ce parallélisme ne correspond pas à une adaptation simple du réseau hydrographique à la structure; les quatre vallées principales (Ping, Wang, Yom, Nan) présentent une succession de gorges et de bassins et sont donc surimposées à une structure où le rôle essentiel est joué par des batholites triasiques de granites à hornblende. La surimposition résulterait du soulèvement récent d’une pédiplaine et des inselbergs (Doi) qui la dominaient: cette pédiplaine se trouve aujourd’hui à 800-1 200 m d’altitude.

Les bassins, qui résultent d’effondrements tertiaires, ont un climat assez sec (800 à 1 500 mm de pluie tombant en 85 jours). Ils sont peuplés, inégalement (le plus peuplé étant celui de Chieng Mai), de Thai dits Khon Muang qui parlent une langue plus proche du lao que du siamois. Ils ont créé une riziculture irriguée très habile; aux traditionnels barrages de détournement et à leurs canaux, aux puits, aux grandes norias en bambou installées sur la Ping en saison sèche s’ajoutent diverses réalisations modernes, mais les grands barrages Bhumipol et Sirikit profitent, eux, à la Plaine centrale où 240 000 ha sont irrigués entre Tak et Chainat. La double récolte est de règle: double récolte de riz ou, plus souvent, culture, après le riz, de maïs, d’arachide, de tabac de Virginie, en particulier dans le bassin de Chieng Mai; dans le bassin de Lampang, des champs (suan ) de canne à sucre voisinent avec les rizières. La population est groupée en villages où s’élèvent, parmi bambous et cocotiers, de belles maisons à toits de tuiles et à murs de planches imbriquées, sur pilotis comme toutes les habitations thaïlandaises, et d’imposants greniers autour d’anciennes pagodes aux frontons ciselés et peints. Les paysans, vêtus de bleu, sont propriétaires de 67 p. 100 des terres (1963); il s’agit de petites exploitations (1,1 ha en moyenne).

La pénétration de l’économie marchande (y compris des productions de fruits, longanes, etc., sous contrat) aboutit à une concentration dangereuse de la propriété.

Les pentes sont peuplées de tribus diverses, proto-indo-chinoises (Lua ou Lawu et surtout mongoloïdes (notamment Karen et Meo), sans parler des Khon Muang. Ceux-ci ont des vergers de théiers, pour la fabrication du miang (chique de thé fermenté). Les autres populations pratiquent la culture sur brûlis, en ray . Les Karen, arrivés depuis une centaine d’années, beaucoup plus primitifs qu’en Birmanie, ont installé leurs villages à 500 m d’altitude environ et leurs ray vers 700 m; ils ont aussi, parfois, quelques rizières. Les Meo vivent plus haut, à plus de 1 000 m; ils ont apporté avec eux (il y a moins de cinquante ans) la culture du pavot à opium; ils sont particulièrement nombreux dans la province de Nan, à la frontière laotienne, où leur présence pose un problème politique. La ressource principale des pentes, outre l’exploitation de théiers par les Khon Muang, est le teck; l’exploitation commerciale (avec des éléphants) en a commencé à la fin du XIXe siècle; elle était entre les mains de six firmes étrangères et de commerçants chinois, mais ces firmes ont été remplacées par un organisme d’État, la Forest Industry Corporation: les bois sont flottés jusqu’à Uttaradit (sur la Nan) et Raheng (sur la Ping), puis descendent en radeaux vers Bangkok.

Chieng Mai, ville pittoresque et avenante, comptait 161 500 habitants en 1991.

La Thaïlande méridionale

Sont rassemblés, sous cette expression, à la fois le Sud-Est de la Thaïlande, région de Chantanaburi, le Tenasserim jusqu’à l’isthme de Kra, et l’extrême Sud. Ces régions ont en commun un climat très humide (Chantaburi, 3 097 mm; Phuket, 2 700 mm; Songkla, 2 207 mm), la présence de la forêt dense sempervirente, hygrophile, l’importance des cultures spéculatives (arbres fruitiers, cocotiers, hévéas) et le voisinage de la mer. La pêche maritime est en très grand développement (1 600 000 t de produits marins en 1981): pêche à la crevette, pêche surtout au rastrelliger ou plathou , de novembre à mars dans le sud-est, abrité à cette époque, par les montages, de l’alizé du nord-est, et de mai à novembre, le long de la côte orientale de la péninsule, abritée alors de la mousson du sud-ouest.

Séparée par la trouée presque vide d’Aranaya, la région de Chantaburi présente de courts chaînons (entre 500 et 1 600 m), comme posés sur une plaine très plate: des massifs de type inselberg (granites et grauwackes) s’élèvent sur une pédiplaine; à la frontière cambodgienne réapparaissent les grès de couverture. La côte est basse avec de petites plaines fertiles et de vastes estuaires parfois considérablement ramifiés, occupés par la mangrove. Au large, de nombreuses îles, gréseuses le plus souvent, émergent d’une mer sans profondeur. Cette région est très humide, forestière et peu peuplée: le poivrier introduit par les Chinois a disparu; quelques petits exploitants cultivent l’hévéa, la canne à sucre et les arbres fruitiers et surtout le manioc (200 000 ha). La région se termine à l’ouest sur la baie de Bangkok par une côte plus rocheuse et plus belle, fréquentée par la population aisée de Bangkok (Pathana).

Les Western Highlands sont le versant thaïlandais du Tenasserim birman, chaîne méridienne, peu élevée, mais sans brèche autre que la Three Pagodas Pass à 1 400 m d’altitude entre le Dawna Range au nord et le Belanktaung au sud; la vallée de la Kwai Noi (Petite Khwé) y mène, à travers un karst de calcaires permiens impressionnant et des forêts extrêmement malsaines: le « chemin de fer de la mort », construit vers Moulmein par les prisonniers de l’armée japonaise, a été abandonné; le pont qui inspira l’écrivain P. Boule franchit la Kwai Yai (Grande Khwé) qui, avec la Kwai Noi, forme le Maeklong. L’échine du Tenasserim, peuplée de quelques tribus karen cependant que l’étroite plaine alluviale a des villages thais dam (thai noirs) aux maisons à double toit, se prolonge jusqu’à l’isthme de Kra; ce dernier, dont la largeur ne dépasse pas 24 km et l’altitude 70 m, est entièrement en territoire thaïlandais comme le nord de la péninsule Malaise; il serait question de reprendre le vieux projet de percement de l’isthme et de construction d’un canal maritime.

Au-delà de l’isthme de Kra commence le relief de style malais: six principaux chaînons, orientés nord-sud, se succèdent en échelons, chaque échelon étant décalé vers le sud par rapport au précédent. Les reliefs les plus typiques sont dus aux calcaires permiens qui donnent des karsts à pitons (baie de Phan Nga, près de l’île de Phuket); mais les granites jurassiques contiennent de la cassitérite et du wolfram. La côte occidentale est rocheuse, très belle, découpée et bordée d’une multitude d’îles et d’îlots; la côte orientale présente, en arrière de larges baies presque régularisées, une plaine côtière large de 5 à 30 km. Sur la côte occidentale, les pluies d’été sont extrêmement abondantes: à Ranong, à la frontière birmane, il tombe 6 700 mm de pluie dont 810 mm au mois de juillet. La côte orientale a un climat bien particulier, qui ressemble à celui de la côte d’Annam: l’été est très peu arrosé, les pluies tombant d’octobre à décembre.

La population de l’extrême Sud, malaise et musulmane, est peu nombreuse (700 000 Malais); des Négritos (Semang) subsistent dans les forêts. La côte orientale est la plus peuplée; les ressources y sont assez variées: pêche (la même qu’à Chantaburi), riziculture décalée comme la saison des pluies avec semis en septembre et récolte en mai, arboriculture, en particulier hévéa. Ce dernier, introduit en 1908, couvre 270 000 ha et fournit à peu près 270 000 t de caoutchouc; 96 p. 100 des exploitations, presque toutes situées le long de la voie ferrée autour de Trang et de Pattani, ont moins de 8 ha et appartiennent à des Malais qui sont aussi riziculteurs et vendent le latex à des marchands chinois. Les exploitations de 8 à 40 ha, en monoculture cette fois, représentent 25 p. 100 de la surface et sont la propriété des Chinois. Les rendements sont bas, mais l’hévéaculture fait vivre au moins 150 000 familles.

Des gisements de cassitérite, minerais d’étain, se trouvent essentiellement sur les flancs de la chaîne granitique occidentale de Ranong à l’île de Phuket, exploités par des Chinois selon des méthodes variées mais rudimentaires: la Thaïlande est, ainsi, le troisième producteur mondial d’étain.

La Plaine centrale

La Plaine centrale, drainée par la Chao Phraya, est la partie vitale du pays. C’est une plaine alluviale, construite par la Chao Phraya et ses affluents (Ping et Chao Phraya représentent 925 km de long) dans une vaste dépression méridienne rectangulaire, que prolonge la baie de Bangkok dont la genèse morphologique est encore inexpliquée. Si les alluvions récentes sont épaisses au sud (plus de 130 m), où le delta de la Chao Phraya aurait progressé de 30 km en douze siècles aux dépens d’une mer très peu profonde, par contre elles ne forment qu’une mince pellicule au nord, à l’est et à l’ouest, reposant, de même qu’une terrasse d’alluvions anciennes, sur une pédiplaine rendue manifeste par la présence de pitons calcaires (entre Lopburi et Saraburi surtout) ou d’inselbergs granitiques (à Chainat). Cette dépression reçoit des pluies peu abondantes, surtout à l’ouest, à l’abri des Western Highlands (Uttaradit, 1 200 mm; Ayuthaya, 1 100 mm; Bangkok, 1 480 mm), et irrégulières, coupées notamment par une petite saison sèche en août. La Plaine centrale comprend le delta de la Chao Phraya ou plaine de Bangkok, au sud de Chainat, et trois régions périphériques qui sont trois grandes régions pionnières. Au nord-est de la plaine de Bangkok, entre le karst de Saraburi-Lopburi et le rebord du Dongpraya, la région de Pakchong s’étend sur des « terres rouges » et noires fertiles; depuis la construction de la « Friendship Road » (de Bangkok à Nongkhai par Nakhon Ratchasima) en 1963, 50 000 ha ont été ici défrichés, avec grand emploi de matériel mécanique (500 tracteurs): maïs (parfois deux récoltes annuelles), vergers (pomme-canneliers, manguiers), coton, dans le cadre le plus souvent de grandes propriétés appartenant à des citadins de Bangkok.

À l’ouest de la plaine, le triangle Nakhon Pathom - U Thong - Kanchanaburi est constitué d’alluvions anciennes, riches en calcium, défrichées depuis 1920 par des Chinois Ké, émigrés des montagnes du Guangdong, petits paysans propriétaires qui cultivent à la houe et font cultiver au tracteur sorgho, canne à sucre, bananiers, bétel, cocotiers; on trouve les mêmes paysans et les mêmes cultures sur les berges du Maeklong, fleuve qui limite le triangle au sud et qui, par le barrage de Tha Muang, irrigue 400 000 ha.

Enfin au nord, toute la région au-delà de Chainat jusqu’à Uttaradit est une vaste zone pionnière défrichée à partir de 1940 par des Siamois surtout, mais aussi par des Khon Muang, en particulier autour de Sawankalok; des champs sur les terres hautes d’alluvions anciennes portent coton (de la variété sukhothai), maïs, haricots, soja, tandis que les terres basses, le long des fleuves, sont depuis longtemps aménagées en rizières.

Au sud de Chainat, la plaine de Bangkok est le delta de la Chao Phraya. Ce fut aussi une zone pionnière, puisqu’elle a été mise en culture surtout entre 1910 et 1940, période où furent conquis deux millions d’hectares sur les 2 600 000 actuellement cultivés. Cette conquête a été permise par un aménagement hydraulique, à vrai dire empirique et mal coordonné. Les eaux de la Chao Phraya montent à partir de juin et la crue commence de fin août à début septembre pour durer jusqu’à la fin octobre; l’inondation est très forte au nord d’Ayuthaya, à peu près nulle au sud. Jusqu’en 1856, le Siam vivant en autosubsistance et les exportations de riz étant interdites, les paysans se contentaient de cultiver en riz flottant les cuvettes de la région d’Ayuthaya, la crue de la Chaopraya venant ici compenser l’insuffisance des pluies. Les choses ont changé à la fin du XIXe siècle. L’aménagement à l’est, à partir de 1889, du casier de Rangsit, par un réseau de canaux (klong ) parallèles, aurait été surtout destiné à favoriser le drainage et la circulation; la construction, en 1956, du barrage-déversoir de Chainat a cette fois pour but l’irrigation, une irrigation d’appoint en saison des pluies; enfin, l’édification des barrages-réservoirs de Yanhee sur la Ping (Bhumipol) et de Sirikit sur la Nan permet une irrigation en saison sèche. La conquête du delta s’est faite par une monoculture du riz, peu intensive, à rendements faibles (1,5 t) et commercialisée dans le cadre d’exploitations assez larges, utilisant aujourd’hui des tracteurs, loués par des « entrepreneurs de labour ». La terre n’appartient que pour une faible part à ceux qui la cultivent: 48 p. 100 des paysans sont fermiers et cette proportion passe à 94 p. 100 dans la région voisine de Bangkok (Thonburi); les baux sont à court terme et les paysans sont endettés. Les propriétaires sont, en général, des citadins. Le paysage est d’une grande monotonie: vastes parcelles nues, rivières et klong localisant l’habitat en villages étirés le long de leurs berges et cachés par des bambous; les maisons ont souvent médiocre apparence, avec leurs cloisons de paillote et leurs toits de tôle. Autour de Bangkok et surtout à l’ouest, entre Chao Phraya et Suphan, des Chinois ont créé une culture maraîchère sur billons irrigués par motopompes, hautement perfectionnée. Les dernières statistiques, qui montrent une augmentation massive de la production de riz (paddy) au cours des dernières années (19 millions de tonnes en 1981), semblent prouver que des progrès considérables ont été réalisés dans les rendements grâce à l’irrigation (introduction des « riz miracle » et deuxième récolte en saison sèche).

Bangkok comptait 5 620 000 habitants en 1991 et l’agglomération de Bangkok-Thonburi connaît un accroissement rapide (plus de 5 p. 100 par an). Contrairement aux autres grandes villes de l’Asie du Sud-Est, Bangkok n’est pas une création des colonisateurs européens; elle a été fondée par les rois de Siam dans un méandre de la Chao Phraya, sur la rive gauche de ce fleuve: il s’agit d’un site défensif, choisi après la destruction d’Ayuthaya par les Birmans (1782). Il y avait là, antérieurement, un fort, édifié au XVIIe siècle pour défendre l’embouchure du fleuve et, de 1768 à 1782, le roi Taksin avait fixé la capitale à Thonburi sur la rive droite. Bangkok est devenue capitale sous Chakri, le fondateur de la dynastie actuelle. Ce n’est pas un site portuaire, et pourtant Bangkok est devenu le débouché de la Thaïlande grâce à la Chao Phraya navigable jusqu’à Uttaradit (sur la Nan), grâce aussi aux voies ferrées qu’une décision politique a fait rayonner de la capitale vers Aranya (à l’est), Ubon et Nongkhai (au nord-est), Chieng Mai (au nord-ouest) et Singapour (au sud). Mais le port le plus ancien a dû être abandonné et un port nouveau, qui n’est d’ailleurs pas excellent, a été aménagé après 1930, en aval, à Khlong Toei. Cependant, beaucoup de navires doivent utiliser l’avant-port de Samutprakan, ou encore le mouillage de Koh Sichang à 24 milles marins de la barre qui gêne l’embouchure de la Chaopraya: l’ensemble des installations portuaires a un trafic de 29 millions de tonnes (1980). Bangkok possède le plus important aéroport de l’Asie du Sud-Est et la plupart des industries de la Thaïlande (filatures et tissages, plastiques, électroniques). La ville et sa jumelle, Thonburi, de l’autre côté du fleuve, sont extrêmement actives, mais les problèmes qui s’y posent sont redoutables: engorgement de la circulation, énorme coût d’installation d’un système d’égouts dans une ville reposant sur des terres à moins d’un mètre d’altitude, et, en dépit d’un effort de construction assez désordonné, crise du logement aggravée par une spéculation foncière effrénée. L’urbanisation de cette énorme agglomération située au niveau de la mer s’est faite d’abord le long de canaux (klong ) puis aujourd’hui, vers le nord et l’est par la construction de ruelles surélevées perpendiculaires aux klong et aux routes, les soi .

La Thaïlande est, incontestablement, prospère, encore que ce soit inégalement, tant sur le plan des individus que sur le plan des régions. Elle est un très gros exportateur de produits agricoles – riz et manioc (1er rang mondial), sucre, caoutchouc – et d’étain. Elle a débuté son industrialisation. Le taux de mortalité est très faible (6 p. 1 000 en 1993), la baisse de la natalité a été amorcée (20 p. 1 000). Le problème démographique ne se pose pas encore.

2. La puissance thaie

Le royaume de Sukhothai (1220-1349)

Au début du XIIIe siècle, le Cambodge étendait son autorité sur le pays que l’on nomme aujourd’hui la Thaïlande, et qui était divisé en deux principautés môn-khmères. Sa frontière du nord-ouest était bordée par de petits établissements thais indépendants. Suivant le cours des affluents du Ménam, des Thais, en groupes plus ou moins compacts, s’étaient infiltrés dans les provinces septentrionales khmères; ils fournissaient des contingents auxiliaires à l’armée. Les Khmers les appelaient Siamois (Siem, Syam).

Vers 1220, un prince thai, Pha Muong, qui avait épousé une princesse khmère et reçu le titre honorifique de « Kamrateng », se prit de querelle avec le gouverneur khmer de la région de Sukhothai; il le chassa de son poste, avec le concours d’un chef thai, Bang Klang Tao, à qui il conféra l’autorité sur la région et son propre titre.

L’un des fils de Bang Klang Tao lui succéda, après la mort d’un aîné. Victorieux dans un duel d’éléphants quand il avait dix-neuf ans, il avait été acclamé comme R ma Khamheng (R ma le Fort), nom sous lequel il est connu des historiens. Il fit alliance, en 1287, avec les chefs de deux principautés thaies pour s’emparer du royaume môn de Haripuñjaya, au nord de Sukhothai. L’un de ses alliés, Mangray, en fit bientôt, autour d’une nouvelle capitale (Chieng Mai), le centre d’un État thai; au cours des siècles suivants, celui-ci s’opposa constamment à l’hégémonie des dynasties héritières de Sukhothai. R ma Khamheng se tourna ensuite contre les Khmers; au terme de plusieurs campagnes, il s’empara de toutes leurs possessions occidentales, de Luang Prabang au Laos à Petchaburi sur le golfe du Siam. En 1294, il entreprit la conquête de la péninsule Malaise jusqu’au Ligor, malgré les protestations de la cour de Chine, tandis qu’à l’ouest il imposait sa suzeraineté à la basse Birmanie.

R ma Khamheng avait adopté l’organisation militaire et la hiérarchie sociale (guerriers, roturiers, serfs) des Mongols, qui, maîtres de la Chine, avaient pénétré en Indochine et en Birmanie. Mais ce conquérant fut d’abord un civilisateur, qui sut plier son peuple aux mœurs et à la religion de ces Cambodgiens qu’il avait vaincus: il adopta leur écriture cursive; il introduisit le bouddhisme du Petit Véhicule de langue palie, dont il observait lui-même les préceptes avec dévotion; il soumit son entourage aux règles du protocole royal en usage à Angkor ; il aménagea la justice, qu’il n’hésitait pas à rendre en personne dès qu’on faisait appel à son jugement. Par son génie unificateur autant que par ses vertus guerrières, il fut le constructeur d’une nation et d’un État qui, à travers les siècles, surent maintenir leur indépendance.

Son fils, Lö Tai, puis son petit-fils, Lü Tai, lui succédèrent. Rois pieux, ils s’abstinrent de toute conquête pour mieux se consacrer à la méditation des Écritures saintes et à la construction de monastères. Or, en 1350, dans l’ancienne principauté du Bas-Ménam, affranchie de l’autorité khmère par R ma Khamheng, un chef thai se révolta; il amena Lü Tai à se reconnaître son vassal et se fit couronner roi sous le nom de R madhipati.

L’hégémonie d’Ayuthya (1350-1782)

R madhipati installa sa capitale dans une île du Ménam, à Ayuthya, à cent kilomètres environ de la frontière khmère, qui passait alors au nord de Korat. Ce transfert indiquait la volonté du monarque de conquérir le Cambodge, si ce dernier n’admettait pas sa suzeraineté.

En 1351, R madhipati vint assiéger Angkor, qu’il prit l’année suivante et dont la plupart des habitants furent emmenés en esclavage au Siam. Ses successeurs, notamment Ramesuen (1448-1488), eurent à lutter encore pendant près d’un siècle avant de contraindre le Cambodge à leur rendre hommage.

Non moins longue et difficile s’avéra la consolidation de l’hégémonie d’Ayuthya sur les principautés thaies du Nord, et d’abord sur le royaume de Chieng Mai. De 1387, date de la première intervention armée des Siamois, à 1595, quand il reconnut définitivement le pouvoir d’Ayuthya, Chieng Mai fut un facteur de désordre. Ses souverains poussaient Sukhothai à reconquérir l’indépendance et s’alliaient aux Birmans et aux Laotiens contre Ayuthya, où ils favorisaient les intrigues de palais. Pra Naret, roi du Siam sous le nom de Naresuen (1590-1605), déjà vainqueur des Cambodgiens dont il prit et rasa la nouvelle capitale, Lovek, en 1594, mit un terme à la question de Chieng Mai.

Il eut encore à combattre et à vaincre les Birmans. Venus de la frontière du Tibet, s’étant emparés de la haute Birmanie actuelle, descendant peu à peu vers le sud par les vallées de l’Irawaddi, ils avaient finalement atteint l’océan Indien après avoir soumis le royaume môn du Pégou. Dans leur lente progression, du IXe au XIIIe siècle, ils n’avaient cessé d’être en conflit avec les groupements thais dont le mouvement était parallèle. Durant la première moitié du XIVe siècle, les Birmans subirent même la domination des Thais. Ils eurent leur revanche deux cents ans plus tard: leur roi, Bayinnaung, ayant conclu une alliance avec le souverain laotien de Luang Prabang, traversa en 1563 le territoire de Chieng Mai, s’empara de Sukhothai, assiégea et prit Ayuthya. Le roi du Siam, Chakrapat (1548-1564), fut emmené en captivité et, pendant quinze ans, l’armée birmane occupa le pays. La mort de Bayinnaung en 1581, la révolte contre le nouveau roi birman de l’oncle de ce dernier, le soulèvement des Môns de basse Birmanie qu’accablent les charges militaires, tout cela favorise le redressement siamois. Naresuen se rend maître des territoires birmans de Tenasserim et de Tavoy, répond à l’appel des insurgés môns en s’emparant de Martaban à l’embouchure de la Salouen.

Du même coup, le Siam qui par Petchaburi sur le golfe du Siam était ouvert au commerce avec la Chine et le Japon, accède par ses nouveaux ports sur l’océan Indien au trafic avec l’Occident. Portugais, Hollandais et Anglais établissent des factoreries au Siam et, rapidement, des rivalités féroces se font jour. Les Hollandais poussent même des Japonais et des Portugais à se massacrer; mais, exigeant d’avoir le monopole du commerce, ils se livrent à des démonstrations navales et les Siamois, lassés, leur opposeront d’abord des Anglais « interlopes » indépendants de la East India Company, puis des Français.

Le roi Pra Narai (1657-1688), à l’esprit ouvert, s’était attaché un aventurier grec, Constantin Hierarchy, qui avait pris le nom de Phaulkon à son arrivée en Asie. D’abord interprète auprès du mandarin siamois chargé du Trésor, il avait été promu à la charge de surintendant du commerce extérieur. Phaulkon incita Pra Narai à demander l’alliance de la France. En 1684, une ambassade siamoise vint à Versailles, où elle fut magnifiquement traitée par Louis XIV; en octobre 1685, une mission française se rendit à Ayuthya. Le Siam accorda Mergui, sur l’océan Indien, comme base de commerce et de navigation aux Français, et leur céda en pleine propriété le territoire de Bangkok, aux bouches du Ménam. En septembre 1687, une escadre de six navires, partie de Brest avec 636 soldats, mouilla à Mergui; une garnison française s’installa à Bangkok, dont elle fit une ville forte. Mais l’année suivante, le roi Pra Narai tomba gravement malade; une conspiration de dignitaires entraîna l’arrestation puis l’exécution de Phaulkon, quelques jours avant que le roi lui-même expirât. L’un des assassins de Phaulkon, Pra Petraja (1688-1703), ancien ambassadeur du Siam en France, monta sur le trône et s’attacha à ruiner l’œuvre de son prédécesseur. Les troupes françaises se replièrent sur Pondichéry.

Pendant la première moitié du XVIIIe siècle, notamment sous le règne heureux de Boromokot (1733-1758), le Siam eut à s’opposer, par la diplomatie et par l’intrigue, aux menées de la cour de Huê qui cherchait à étendre son emprise sur le Laos et sur le Cambodge. L’année même de son avènement, le roi Boromoraja (1758-1767) ne put prévenir l’annexion par le Vietnam des provinces cambodgiennes de Chaudoc, Soctrang et Trâvinh, car il était pressé par les Birmans. D’abord repoussés en 1759, ceux-ci revinrent à l’attaque en 1763; ils ne furent arrêtés qu’à Petchaburi par le général Taksin, un métis cantonnais adopté par un riche Thai. C’est à lui qu’on fit appel, deux ans plus tard, pour défendre Ayuthya contre trois armées birmanes qui convergeaient sur elle. La capitale soutint un siège de quatorze mois; elle fut emportée en avril 1767. Boromoraja périt au combat; Taksin put s’échapper avec quelques centaines d’hommes, gagner le golfe de Siam et y lever une nouvelle armée. Avec elle, il s’empara de Thonburi, surprit et écrasa l’armée birmane qui campait près des ruines d’Ayuthya, et se fit proclamer roi. C’est à Bangkok qu’il établit sa résidence et la capitale du royaume reconquis par lui sur les Birmans et nettoyé des aventuriers indigènes qui le ravageaient. La cour de Huê, menacée par des brigands tonkinois, les Tay-Son, à partir de 1773, n’était plus en mesure d’intervenir au Cambodge et au Laos.

Taksin plaça son protégé Ang Non sur le trône khmer, annexa le royaume laotien de Vientiane et affermit sa suzeraineté sur celui de Luang Prabang. Cependant, pitoyable aux petites gens et redouté des mandarins pour sa sévérité scrupuleuse, Taksin, déclaré fou par les privilégiés qui craignaient des réformes, fut détrôné et enfermé dans un monastère en 1781. Informé de ces événements, un de ses généraux, Chakri, qui se trouvait au Cambodge pour régler la succession d’Ang Non assassiné, retourna précipitamment à Bangkok, fit exécuter le 7 avril 1782 aussi bien Taksin et ses fils que ceux qui l’avaient renversé, et ceignit la couronne. Telle est l’origine de la dynastie actuelle.

La dynastie Chakri (1782-1932)

Chakri ou R ma Ier (1783-1809), son fils R ma II (1809-1824) et R ma III (1824-1851) affermirent la puissance du Siam. Ils annexèrent les provinces cambodgiennes voisines (Battambang, Siemréap avec Angkor, Melouprey, jusqu’à Stung Treng sur la rive gauche du Mékong), établirent un régime de cosuzeraineté siamo-vietnamienne sur le Cambodge oriental désormais amputé de la Cochinchine, et contraignirent les sultanats de la péninsule Malaise à reconnaître leur suzeraineté. Ils mirent également à profit leurs contacts avec les Anglais, établis à Singapour depuis 1819 et vainqueurs des Birmans en 1826, pour garantir leurs frontières à l’ouest et au sud et s’ouvrir au commerce international (traités avec la Grande-Bretagne, le 20 juin 1826, et avec les États-Unis, le 20 mars 1833).

À la mort de R ma III, son frère, le prince Mongkut, fut mis sur le trône sous le nom de R ma IV (1851-1868). Moine pendant près d’un quart de siècle, il avait contribué à la fondation d’une congrégation bouddhiste réformée, celle des Thammayut. Curieux des sciences et des techniques européennes, il appela à son service des experts étrangers, auxquels il confia des responsabilités administratives et financières, et passa des accords commerciaux avec tous les grands États occidentaux. Il prépara le long et glorieux règne de son fils, Chulalongkorn appelé aussi R ma V (1868-1910).

Le Siam se trouvait alors enserré entre les possessions anglaises de Birmanie et de Malaisie et les possessions françaises d’Indochine. Il avait admis, en 1867, que la protection désormais accordée par la France au Cambodge mît fin à la cosuzeraineté siamo-vietnamienne, et, en 1874, que l’Angleterre plaçât sous son protectorat les sultanats malais. La rivalité franco-anglaise permit au Siam, « État-tampon », de garder son indépendance. Chulalongkorn put alors se consacrer à la modernisation de son royaume. Il réorganisa l’administration centrale en créant des ministères, différenciés non plus par leur ressort territorial mais par leurs fonctions (finances, travaux publics, justice, éducation, défense, affaires étrangères); il mit sur pied de nouvelles divisions administratives (cercles, provinces, districts, communes); il établit la conscription militaire; il fit construire un réseau de chemins de fer, creuser un canal entre Bangkok et Ayuthya; il encouragea la création de banques, d’industries de transformation. Une telle œuvre exigeait à la fois le concours d’experts étrangers et la formation rapide de Siamois capables de contribuer au démarrage économique de leur pays. Le roi fit appel surtout à des Anglais et créa des écoles de droit, de médecine et des collèges techniques. Comme la main-d’œuvre qualifiée manquait, il favorisa systématiquement l’immigration chinoise. Les Chinois prospérèrent vite et s’établirent comme marchands, planteurs, industriels, exportateurs, commissionnaires de banques.

Sous Vajiravudh R ma VI (1910-1925), la puissance économique des Chinois suscita une réaction, encouragée par le roi lui-même. Le nationalisme siamois s’affirma, entraînant, en 1917, une déclaration de guerre à l’Allemagne et, en 1920, la renonciation des États-Unis à leurs droits d’exterritorialité. Mais R ma VI, sous prétexte qu’il était monarque absolu, multipliait les dépenses somptuaires.

À son frère cadet, Prajadhipak R ma VII, qui lui succéda incomba une immense tâche de restauration. R ma VII comprenait la nécessité de mesures d’assainissement; il n’avait pas cependant l’énergie d’en prendre l’initiative ni de les réaliser. Son indécision lui aliéna vite les sympathies des fonctionnaires et des militaires. La chute des prix du riz sur les marchés internationaux, à partir de 1928, la dévaluation de la livre britannique et l’échec de tentatives d’emprunt à New York et à Paris en 1931 contraignirent le gouvernement siamois à recourir brutalement aux réformes financières jusqu’alors sans cesse reportées: amputation massive des dépenses militaires, réduction du traitement des fonctionnaires, suppressions d’emploi, dévaluation du bath, monnaie nationale. Pour apaiser les revendications, R ma VII, alors qu’il se faisait soigner aux États-Unis, promit de doter le pays d’une constitution et d’un régime représentatif; de retour à Bangkok, il négligea cette promesse. Après avoir célébré en avril 1932 le cent cinquantième anniversaire de l’avènement de sa dynastie, il partit se reposer dans une station balnéaire. C’est là que le surprit le coup d’État du 24 juin 1932.

3. La Thaïlande contemporaine

L’histoire de la Thaïlande depuis 1932 est pour l’essentiel aussi celle de la participation des armées au pouvoir politique. Quand les militaires s’emparent du pouvoir, personne n’est vraiment surpris tant les rumeurs sont insistantes depuis le début du siècle. Après que le roi Chulalongkorn eut entrepris sa réforme administrative à la fin du XIXe siècle, les élites administratives et militaires qui émergent non seulement s’emparent du pouvoir mais se l’approprient Elles ne chercheront pas d’ailleurs à se relégitimer ultérieurement sur une base électorale ou idéologique. Au début des années 1930, le prestige de l’institution militaire est d’autant plus élevé que nombre de princes y occupent d’importantes fonctions. Plus que tout autre segment de la société, l’armée apparaît comme un élément social peu divisé. L’émergence politique durable des forces armées est également liée à la quasi-disparition, pendant un quart de siècle, de l’autorité monarchique. Après le coup d’État de 1932, le roi Prajadhipok, au pouvoir depuis le 26 novembre 1925, quitte le pays en 1934. Le 2 mars 1935, il abdique, mais son successeur est encore un enfant scolarisé en Suisse. Par ailleurs, celui-ci, à l’exception d’un bref séjour en 1938, ne retourne pas dans son royaume. Après l’assassinat d’Ananda Mahidol, le 9 juin 1946, le trône passe à un prince encore mineur qui, en définitive, ne jouera aucun rôle important avant 1957. Autrement dit, à l’heure du second conflit mondial et des rivalités entre les grandes puissances, l’institution monarchique apparaît dépendante des militaires pour garantir l’indépendance du Siam. Cette absence de légitimité politique a pour conséquence que les militaires justifient, à intervalles réguliers, leurs ingérences par le rappel de leur rôle passé comme garant de l’indépendance nationale et comme obstacle au colonialisme. De plus, en s’associant dès les années 1940 et 1950 aux hommes d’affaires chinois, les élites militaires ont su garantir leur pérennité. Dans ce contexte, l’alliance stratégique entre les élites militaires et administratives constitue le seul pôle durable, politiquement organisé de la société thaïlandaise. Pour autant, ce facteur permanent de la vie politique n’a pu garantir, à lui seul, une totale stabilité.

Au cours des soixante années qui suivirent la fin de la monarchie absolue, la Thaïlande a connu pas moins de cinquante gouvernements. En d’autres termes, les militaires ont exercé presque sans discontinuité le pouvoir depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les civils n’ayant dirigé les affaires de l’État que pendant moins d’une décennie au total. Depuis 1932, le pays a donc connu douze coups d’État, cinq « révolutions de palais » et onze tentatives de pustch.

La mise en place d’une monarchie constitutionnelle

En 1932, le coup d’État du colonel Phraya Phahonphonphayuhasena, du major Luang Plaek Phibunsongthram et de Pridi Phanomyong s’est fait sans effusion de sang particulière. L’ambition des nouveaux dirigeants, civils et militaires, fut de moderniser les institutions politiques en les fondant sur un régime constitutionnel garantissant l’égalité des droits et la représentativité du gouvernement. Le 10 décembre 1932, une Constitution permanente est ainsi promulguée. Moins anti-monarchique que la Constitution intérimaire de juin, elle ne signifie en rien l’installation d’une véritable démocratie. Pour asseoir leur pouvoir, les nouveaux dirigeants du People’s Party avaient décidé de nommer la moitié des parlementaires, contrebalançant ainsi le poids des nouveaux élus du peuple. Le projet démocratique pouvait d’autant moins aller à son terme que les initiateurs du coup d’État affectèrent aux fonctions de Premier ministre un juge conservateur, Phraya Manopakorn. Ce choix conciliateur n’apporta pas pour autant la stabilité tant attendue.

D’un côté, le nouveau pouvoir politique était contesté par une opposition monarchique. De l’autre, le parti majoritaire s’était lui-même scindé en deux branches rivales, l’une dirigée par Phraya Songsuradet et l’autre par Luang Phibun. Au-delà de cette première fraction, le projet de nationalisation des industries et de l’agriculture du chef de file des « promoteurs civils », Pridi Phanomyong, mit le feu aux poudres. Le Premier ministre décida, en conséquence, de dissoudre l’Assemblée, ce qui provoqua en réaction sa déposition par Phraya Phahon. Ce dernier put lui succéder grâce à l’appui du groupe des jeunes officiers de Luang Phibun. Dans cette confusion, le pouvoir paraît vaciller. C’est l’occasion que tente de saisir le prince Bowaradet, ancien ministre de la Défense de l’ère monarchique, pour s’emparer à son tour du pouvoir. En avril 1933, à la tête d’une rébellion provinciale et monarchique, il tente de reprendre le pouvoir et s’affronte à la garnison de Phibun à Bangkok. Afin d’élargir sa base politique, les insurgés expliquent que leur combat contre le gouvernement n’a pas d’autre objectif que d’instaurer une réelle démocratie. L’échec de cette insurrection place au centre de la scène politique Phibun; celui-ci, peu à peu, écarte à son tour tous ses rivaux qui, à l’image de Phraya Songsuradet, se voient contraints à l’exil. Dès lors, en décembre 1938, plus personne n’est en mesure de contester l’accession de Phibun au poste de Premier ministre. Jusqu’en 1944, la seule menace planant sur l’autorité politique de Phibun viendra surtout des ambitions impériales japonaises sur l’Asie du Sud-Est.

Les promoteurs militaires, qui s’installent au pouvoir, lancent non seulement un programme ambitieux de modernisation des forces armées, mais ils développent également un projet politique nationaliste dont l’une des manifestations les plus spectaculaires consiste à remplacer le nom de Siam par celui de Thaïlande (Prathet Thai). Outre les tracas causés aux communautés chinoise et musulmane malaise, le nationalisme prit la forme d’un expansionnisme territorial en Indochine. La victoire militaire sur les Français au Cambodge accrut ainsi un peu plus le prestige, voire la popularité de Phibun. Le revers de ces ambitions sera de faire de la Thaïlande un obligé de l’Empire du Soleil levant, facilitant d’autant à ce dernier ses manœuvres militaires contre les Britanniques en direction de la Birmanie et de la Malaisie. Ce choix de collaboration avec les Japonais, qui pousse Bangkok à déclarer la guerre aux Alliés, n’est pas sans créer des remous politiques jusqu’au sein du cabinet. Le ministre des Affaires étrangères, Direk Jayanama, et Pridi Phanomyong sont ainsi évincés du gouvernement. Le second, nommé régent, une fonction honorifique sans poids politique réel, organise contre l’occupation japonaise et le régime autoritaire de Phibun une opposition clandestine. Le Mouvement des Thais libres est ce nouvel instrument d’influence, et Pridi exploite la défaite japonaise pour porter au pouvoir en août 1944 l’un de ses alliés du moment, Khuang Aphaiwong.

Les luttes militaires de l’après-guerre

Si, au lendemain de la victoire, Pridi est un dirigeant incontournable, il n’en doit pas moins compter avec d’autres clans de l’armée et avec Khuang, qui reçoit le soutien des royalistes et des membres les plus conservateurs du Parlement. Ce jeu politique fragmenté et la promulgation d’une nouvelle Constitution en 1946 permettent aux partis politiques de s’organiser. Rapidement, cette dynamique apparaît inefficace puisque les partisans de Pridi s’organisent eux-mêmes en deux factions. La Constitution de l’Unionist Party du docteur Thongplew Cholpun et celle du Constitutional Front Party de l’amiral Luang Thamrongnasawat n’en reflètent pas moins deux projets politiques et économiques contradictoires. Les premiers s’engagent dans une réflexion sur un modèle de développement socialiste, tandis que les seconds croient en un mode d’organisation économique libéral. Au-delà de ces anicroches, le jeu politique d’après guerre s’articule autour de la rivalité entre Pridi et Khuang dans laquelle interfèrent des clans militaires organisés tels que celui du général Phin Chunhawan, qui n’hésitera pas à s’emparer du pouvoir le 9 novembre 1947. Quelle que soit la légitimité historique de Pridi, celui-ci n’en doit pas moins faire face à la difficile situation économique d’après guerre qui l’affaiblit d’autant. À ces difficultés s’ajoute l’assassinat du roi en juin 1946, qui marque l’éviction momentanée de Pridi, accusé de régicide, et ouvre, de facto, une nouvelle ère d’instabilité pour la Thaïlande en marquant la volonté des militaires de reprendre seuls les rênes du pouvoir.

Certes, le coup d’État de 1947 mit un terme à la Constitution de 1946, mais il ne porta pas dans l’immédiat à la tête du pouvoir exécutif les militaires; seule la période d’instabilité politique chronique qui s’ouvre leur en fournira le prétexte. De 1948 à 1951, le gouvernement de Phibun est confronté à une tentative de putsch le 1er octobre 1948, puis d’un coup de force de Pridi en février 1949 et, enfin, aux desiderata sanglants de la marine le 29 juin 1951. L’armée a d’autant plus de difficultés à s’imposer qu’elle est elle-même très divisée entre les partisans de Phibun, du maréchal Phin Siyanon, du général de police Phao Thanarat et de ceux du maréchal Sarit. C’est d’ailleurs entre ces deux derniers chefs que la principale rivalité politico-militaire s’organise de 1951 à 1957. Face à cette orchestration du champ politique, les partis ont bien des difficultés à exister. D’autant plus qu’en 1951 Phibun reprend les dispositions constitutionnelles de 1932 avec une Chambre unique et la moitié des députés nommés. Dans ce contexte, se maintenir au pouvoir est un véritable exercice d’équilibre. Après avoir tenté d’être l’épicentre des clans de l’armée, Phibun va jouer la démocratisation du régime et essayer de l’emporter dans les urnes aux élections de février 1957. Si son parti a bien obtenu la majorité au Parlement, les habitants de Bangkok descendent eux dans la rue pour dénoncer la fraude électorale. Le 26 septembre 1957, le maréchal Sarit met un terme à toute cette agitation et instaure un véritable régime autoritaire, dirigé par les forces armées.

Le pouvoir absolu des forces armées

Le maréchal Sarit, de 1958 à sa mort en 1963, puis après lui le maréchal Thanom Kittikachorn, jusqu’en 1968, instaurent pour la première fois un régime militaire digne de ce nom. La première année d’exercice du pouvoir du maréchal Sarit se passe d’ailleurs en dehors de tout cadre constitutionnel. La Constitution « provisoire » de janvier 1959, qui restera en vigueur pendant onze ans, lui offrira néanmoins tous les pouvoirs discrétionnaires pour résoudre tous les problèmes politiques, économiques, militaires et sociaux qui se posent à Bangkok. À la différence de ses prédécesseurs, le système politique mis en place sépare les pouvoirs exécutif et législatif. Cette organisation semi-parlementaire du politique sera d’ailleurs largement reprise dans la Constitution bicamérale « définitive » de 1968.

Quelles que soient la nature autoritaire des régimes qui se succèdent de 1957 à 1968 et la mainmise des militaires sur les institutions, les parlementaires conserveront un rôle politique. L’armée étant elle-même fragmentée à l’extrême en chefferies, les partis politiques peuvent s’organiser autour des parrains de chaque état-major. Il est donc encore possible d’organiser des élections générales (déc. 1957, févr. 1969) et de voir les partis politiques représentés au Parlement infléchir les politiques du gouvernement, compte tenu d’une absence réelle de cohésion des équipes dirigeantes. Cette hétérogénéité intérieure sera néanmoins capable de (re)trouver une certaine cohésion face aux menaces extérieures (communiste, estudiantine, etc.). La cohésion à la tête de l’État de 1963 à 1973 est d’autant plus forte qu’il existe une véritable alliance matrimoniale entre Thanom et son vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur, le général Praphat Charusathian. En effet, le fils du premier, Narong, a épousé la fille du second, ce qui facilitera d’autant, en novembre 1971, la mise à l’écart du chef de la police, le général Prasert en conflit avec Praphat. Cette relative stabilité politique intérieure a pour conséquence de faciliter la modernisation de l’agriculture thaïlandaise, puis de l’ensemble de l’économie.

De 1950 à 1975, la croissance annuelle moyenne de la superficie agricole nationale a été de 2,7 p. 100, ce qui a permis au pays d’accroître sa production de riz et de maintenir sa prééminence sur le marché mondial. N’oublions pas que cette réussite, construite dans les années 1960, permet à la Thaïlande depuis 1978 d’exporter près de 3 millions de tonnes de riz. Au cours des années 1950, l’État avait également lancé un programme industriel ambitieux, créant même une centaine d’entreprises publiques pour diversifier le moteur de la croissance et contrer le dynamisme des entrepreneurs chinois. Cet interventionnisme de l’État ne résiste pas à l’attaque des milieux d’affaires relayée par les critiques des organisations multilatérales d’aide. Dès le premier plan de développement (1962-1966), l’État s’est donc engagé à ne plus concurrencer le secteur privé, et il tiendra parole. Compte tenu de cet engagement et du poids des militaires dans la société, la cohabitation a été d’autant plus facile que les entrepreneurs chinois ont pris l’habitude d’accueillir un représentant du gouvernement, et donc bien souvent des forces armées, au sein de leur conseil d’administration, jetant ainsi les bases d’une économie de consensus. Cette harmonisation par le haut et par le biais de l’industrialisation du pays n’en fut pas moins déstabilisante sur le plan politique, comme en témoignent les événements de 1973. Néanmoins, la dynamique d’un développement rapide était d’autant plus urgente que la Thaïlande connaissait un bouleversement de son paysage démographique.

En 1947, le royaume ne comptait que 18 millions d’habitants contre 26 en 1960, 34 en 1970 et près de 60 au milieu de la décennie 1990. Les hésitations du gouvernement de Bangkok à mener une politique de contrôle des naissances ont pour résultat que la population thaïlandaise est très jeune – la moitié de la population a moins de vingt ans – et connaissait encore en 1974 un taux de croissance démographique annuel de 2,74 p. 100. À cette première modification s’est adjoint un changement radical de la géographie de l’habitat. En 1960, 73,9 p. 100 des habitants vivaient en zone rurale; ils n’étaient plus que 62,9 p. 100 en 1970 et 55,6 p. 100 en 1980, ce qui modifie d’autant les structures de l’emploi et les besoins en formation du pays. En vingt ans, la capitale a vu sa taille tripler, au point d’être très polluée et complètement congestionnée. Cette métropolitisation de l’espace thaïlandais a permis également le développement du tourisme, dont les gains ont apporté à la balance des paiements des revenus qui sont passés de 250 millions de bahts en 1960 à 5,6 milliards en 1978.

Autrement dit, l’ère Sarit-Thanom a vu la croissance industrielle s’effectuer sans problème, de la valorisation des ressources agricoles et minières à une première phase de substitution aux importations de biens de consommation non durables et de quelques produits intermédiaires (produits raffinés, ciment). Si, en définitive, la Thaïlande a suivi une stratégie « classique » de sortie du sous-développement, l’essor du marché intérieur explique 90 p. 100 de l’augmentation de la production industrielle entre 1960 et 1975. Les branches les plus dynamiques sont alors le raffinage, l’industrie du papier, les constructions métallique, mécanique, électrique et le textile. Certes, au cours de cette période, la balance commerciale de l’industrie reste déficitaire, mais les exportations agricoles et minières financent les importations nécessaires à l’industrie. L’économie thaïlandaise a connu une expansion soutenue jusqu’au milieu des années 1970, de l’ordre de + 8 p. 100 en moyenne par an. Toutefois, à la veille du premier choc pétrolier, six produits primaires (riz, maïs, sucre, manioc, caoutchouc et étain) assuraient encore 63 p. 100 des exportations.

Cette réussite est aussi pour une bonne part celle de la communauté chinoise. C’est surtout à partir du début des années 1960 que quelques familles chinoises ont commencé à dominer le secteur bancaire avant de diversifier leurs activités. Pour l’essentiel, cette communauté (10 à 15 p. 100 de la population totale) emprunte des noms thaïs et récuse la citoyenneté chinoise. La proportion de citoyens chinois est passée en Thaïlande de 3,7 p. 100 en 1937 à 1,6 p. 100 en 1960 et 0,9 p. 100 en 1970. Néanmoins, si sa puissance est bien difficile à quantifier, certaines sources estimaient au début des années 1970 que le capital sino-thaï représentait 95 p. 100 du capital total des secteurs de l’import-export et de la restauration, 90 p. 100 de ceux du commerce de gros et de détail et de l’industrie, 80 p. 100 de ceux des services, des soins médicaux et du transport, 70 p. 100 de celui des loisirs et 50 p. 100 du secteur financier. Au-delà de ces réseaux économiques et financiers, on oublie trop souvent que les Chinois de Thaïlande sont également très influents dans d’autres cercles de la société, les professions libérales bien sûr (juristes, médecins), l’administration, mais aussi l’armée et la police.

Cette association chinoise aux affaires politico-militaires est d’autant plus importante que la guerre froide et la guerre du Vietnam laissaient craindre aux dirigeants thaïlandais et américains que la communauté chinoise joue un rôle de cinquième colonne. La Thaïlande est ainsi devenue d’une telle importance stratégique qu’elle a constitué une des bases arrière de l’armée américaine en campagne. En retour, Washington a versé une aide importante, assurant les deux tiers des investissements publics entre 1950 et 1968. Cet engagement aux côtés des GIs a nourri la polémique politique et la critique du gouvernement, accusé de brader la tradition d’indépendance et de neutralité de la politique extérieure thaïe. À mesure que la guerre se rapprochait de ses frontières, Bangkok multiplia les concessions vis-à-vis de Washington. Si la première guerre d’Indochine entraîna la création d’une organisation multilatérale de sécurité, l’O.T.A.S.E., à laquelle participa Bangkok, la crise laotienne de 1960-1961 poussa le gouvernement Thanom à resserrer ses liens avec les États-Unis. L’accord secret élaboré ainsi avec le secrétaire d’État américain Dean Rusk garantit à la Thaïlande sa sécurité extérieure ainsi que les moyens de faire face aux tentatives de subversion intérieure. Puisque la Thaïlande s’engageait toujours plus sur le théâtre de la guerre, notamment au Laos, la république populaire de Chine chercha à son tour à instrumentaliser la subversion communiste thaïe pour faire plier Bangkok. Cette logique de l’escalade militaire offrit aux appareils de l’U.S. Air Force la possibilité d’utiliser les aéroports de la province de Nakhon Sawan comme terrain d’envol pour le bombardement du Vietnam du Nord à partir de mars 1964, puis comme point de pré-positionnement aérien après l’attaque du Maddox. Pendant près de cinq ans, 45 000 soldats américains furent stationnés, appuyés par 600 avions. Si ces facilités furent accordées relativement facilement, l’administration américaine eut beaucoup plus de difficultés à convaincre les Thaïlandais d’envoyer des troupes au Vietnam du Sud. C’est seulement en janvier 1967 que Bangkok décide d’y déplacer des unités de l’armée de terre. Si quelque 11 000 Thaïlandais combattaient en 1969 aux côtés des Américains, un engagement plus important apparaissait d’autant moins souhaitable que la guerre gagnait à son tour la Thaïlande. À partir de 1967, les combats s’étendent dans le nord du pays (provinces de Chieng Mai, Nan), où s’activent des montagnards méo (Hmong). La logique des dominos paraît d’autant plus sérieuse qu’au Sud la situation politico-militaire n’est pas des plus calmes. Plus grave, la crise s’articule certes sur l’émergence de groupes liés au Parti communiste thaïlandais (P.C.T.), mais également sur des problèmes ethno-religieux qui, à intervalles réguliers, secouent les provinces de l’extrême Sud (Pattani, Yala, Narathiwat, Satun).

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la volonté d’assimilation forcée de Bangkok provoqua des réactions plus ou moins violentes des populations malaises musulmanes. La première fut d’abord d’essence politique, et elle fut le fait de quelques chefs religieux à la tête desquels se trouvait Haji Sulong, le président du Conseil religieux islamique de Pattani. Le 24 août 1947, il présenta à Pridi « sept demandes » qui revenaient en réalité à créer une région autonome des États de Pattani. Arrêté en janvier 1948, Haji Sulong sera libéré en 1952 après une vague de révoltes des villages du Sud. La politique sécuritaire et nationaliste de Bangkok incita peu à peu, au cours des années 1950, la contestation à reformuler son projet politique par une affirmation plus forte de l’identité musulmane malaise et le recours à la lutte armée. Le premier de ces mouvements fut le Barisan Nasional Pembebasan Patani, créé en 1959, dont le projet, fondé sur un islam conservateur, oscilla entre l’exigence d’un État indépendant et le rattachement à la Malaisie. En 1965, le Barisan Revolusi Nasional de Oustaz Karim intègre, lui, les idées socialistes pour réclamer un État indépendant. De tous ces mouvements, le plus menaçant fut la Patani United Liberation Organisation, créée en mars 1968 par Tungku Bilo Kotonilo, dont le but était la création d’une république islamique. Les soutiens libyen et syrien à cette organisation suscitèrent nombre d’inquiétudes durant la seconde moitié des années 1970. La nature ethnico-religieuse de ces confrontations compliqua, durant cette période difficile, les relations entre Bangkok et Kuala Lumpur, elle-même en pleine construction de son projet d’État-nation. Les suspicions étaient partagées des deux côtés de la frontière, dans la mesure où la rébellion communiste de Malaisie, majoritairement composée de Chinois, avait trouvé refuge en Thaïlande pour mener à bien ses projets révolutionnaires. Autrement dit, cette juxtaposition de trois conflits de nature pourtant différente au Sud, les menaces communistes au Nord et à l’Est ont convaincu les dirigeants de Bangkok qu’ils avaient un rôle à jouer sur la ligne de front de la confrontation globale entre l’Est et l’Ouest. Bangkok ne se départira pas de cette conviction jusqu’à la fermeture des camps de réfugiés cambodgiens consécutive aux accords de Paris d’octobre 1991.

Révolution et recomposition

Paradoxalement, ce ne sont pas ces mouvements de rébellion qui vont véritablement ébranler le régime mais les revendications démocratiques étudiantes. La « révolution de 1973 » prend ses racines dans les universités où les étudiants, soutenus par le Centre national des étudiants thaïlandais (N.S.C.T.), organisent une manifestation qui rallie 50 000 personnes en juin. La foule exige la fin du gouvernement militaire et de la corruption, et la mise en place d’une nouvelle Constitution dans un délai de six mois. En octobre, le gouvernement impose l’arrêt des activités politiques du mouvement pour subversion communiste et le N.S.C.T. organise une nouvelle manifestation où se massent 100 000 personnes. Bien que le gouvernement cède aux pressions de la rue, libère les étudiants incarcérés et promette une nouvelle Constitution dans l’année, la manifestation du 14 octobre tourne à l’affrontement avec la police, Les violences ne cesseront qu’avec l’intervention du roi qui demande à Thanom, Praphat et Narong de quitter le pays. Cette exigence est d’autant plus raisonnable que le pouvoir en place ne peut pas compter sur l’armée pour maintenir l’ordre, le chef de celle-ci, le général Krit, refuse en effet d’ouvrir le feu sur les manifestants. Le nouveau gouvernement provisoire dirigé par Sanya Thammasak ouvre la voie à une liberté politique sans précédent: liberté d’expression, de presse, de manifestation, d’association. Cette démocratisation de la vie publique est due, et c’est une première dans l’histoire politique thaïlandaise, à la pression d’un mouvement d’opinion et à des actions extérieures aux piliers militaires et administratifs.

Jusqu’en octobre 1976, et après l’élaboration d’une Constitution démocratique, on assiste à une politisation générale de la vie publique où se révèlent de nouvelles formes d’organisation sociale: associations agricoles, mouvements d’étudiants et syndicats. Ce mode d’action politique se manifeste jusque dans les organisations bouddhistes. L’un des slogans, « Bonzes, parasites sociaux », clamé lors des manifestations, met en cause leur fonction dans la société. Le débat est si vif que le Conseil ecclésiastique de la Sangha (communauté bouddhique) promulgue un règlement interdisant toute participation de moines à la vie politique. Face à la montée des critiques anti-impérialistes et socialisantes, les réactions sont parfois vives, voire violentes. Le bonze charismatique Kitthiwuttho Bhikku se fait ainsi l’avocat d’une Sangha forte et unie, encourage l’attachement patriotique et civique au roi, à l’État, au bouddhisme et n’hésite pas, en 1973, à se ranger aux côtés des plus extrêmes qui clament que « tuer un communiste n’est pas un péché ». Cette rupture idéologique au sein de la communauté bouddhique n’est pas la seule, comme en témoignent les conceptions sociales et religieuses des mouvements Dhammakaya et Santi Asoke. Le premier revendique haut et fort le recours à la modernité technique et au capital financier, tandis que le second prône un modèle de vie ascétique simple et naturel.

Ce bouillonnement politique, culturel et religieux ne crée pas la stabilité politique indispensable à l’action du gouvernement. Aux élections de janvier 1975, aucune majorité ne sort des urnes, et le nouveau Premier ministre, Kukrit Pramoj, est contraint de former un cabinet sur la base d’une majorité de seize partis. Cet amalgame ne dure qu’un an avant qu’il ne soit nécessaire de revenir devant les électeurs en avril 1976; ce qui cette fois offre aux élus du Parti démocrate une chance de diriger le pays. À l’occasion du retour en Thaïlande de Thanom, on constate combien la coalition de Seni Pramoj est faible. Les étudiants se mobilisent une nouvelle fois sur le campus de l’université Thammasat, mais les choses ont bien changé depuis 1973, le soutien du roi et de l’armée a disparu. Pour éviter une nouvelle vacance du pouvoir, les militaires, sous l’impulsion de l’amiral Sangat Chaloyu, écartent Seni du pouvoir, abrogent la Constitution de 1974 et proclament un Conseil national de réforme administrative. Sous la direction d’un nouveau chef du gouvernement, Thanin Kraivichien, l’armée semble bien incapable de produire une nouvelle élite dirigeante. En réaction, trois groupes vont tenter de restaurer la position générale de l’armée et des militaires: les Jeunes-Turcs, les soldats démocrates et les conservateurs de la classe 5. Les premiers appartiennent en majorité à la septième promotion de l’académie militaire de Chulachomklao. Inquiet du caractère permissif des autorités et du rôle de l’argent, ce pôle militaire porta au pouvoir le général Kriangsak Chomanand en 1977 avant de lui préférer en mars 1980 le général Prem Tinsulanonda. Ce soutien n’en fut pas moins compté, comme en témoignèrent les deux tentatives de putsch avortées en 1981 et 1986.

Le deuxième groupe cherche quant à lui à répondre au problème politique posé par le passage dans la clandestinité d’un grand nombre d’étudiants après les événements de 1976. Fort de la protection du général Chaovalit Yongchaiyuth et des conseils d’un ancien dirigeant du P.C.T., Prasert Sapsunthorn, ils veulent lancer une véritable « révolution démocratique » dans la société thaïlandaise en restaurant la confiance dans le système politique en général et dans les partis politiques en particulier. À n’en pas douter, l’adoption en 1980 des décrets nos 66/23 et 65/25 du Premier ministre – décrets qui reflètent une stratégie maoïste de contre-insurrection – fut l’heure de gloire de ces jeunes officiers. Cette tactique fut d’autant plus efficace qu’en 1975 la Thaïlande a reconnu la république populaire de Chine et, qu’à partir de 1979, elle facilite la reconstitution sur son territoire d’une résistance cambodgienne hostile au Vietnam.

Le troisième groupe, la classe 5, autrement dit la promotion 1958 de l’académie militaire, a exercé l’influence la plus traditionaliste des forces armées. Certains de ses dirigeants, au début des années 1990, sous l’impulsion du général Suchinda, affirmaient qu’une coalition gouvernementale trop puissante à l’Assemblée nationale pourrait entraîner une dictature parlementaire. Ce groupe fut le plus résolu des adversaires des Jeunes-Turcs mais aussi du gouvernement de Chatichai Choonhawan, quand celui-ci succéda au général Prem après les élections de 1988; il était le premier Premier ministre élu depuis douze ans. Mais quelle que fut l’influence de ce groupe, il apparut incapable en 1992 d’imposer son propre leadership tandis que le général Prem laissait peu à peu s’installer une démocratie partielle.

Construire la paix et la démocratie

L’éviction du général Chatichai du gouvernement, le 23 février 1991, a eu pour conséquence l’arrivée au pouvoir, dans les valises de l’armée, d’une équipe de technocrates reconnus, compétents et intègres. Il est vrai que les origines sociales des nouveaux gouvernants, aristocrates et sino-thaïs, disposant depuis plusieurs générations d’une fortune établie, les mettent pour une bonne part à l’abri de toute tentation. En dépit de ce caractère illégitime, la Thaïlande a connu son « meilleur gouvernement depuis 1932 », pour reprendre les termes de Kukrit Pramoj. Il a d’ailleurs commencé à résoudre quelques-uns des problèmes endémiques de la société thaïlandaise: projet de loi contre la prostitution, concertation avec le Laos, la Birmanie et les Nations unies afin de lutter contre le trafic des stupéfiants... En Asie du Sud-Est, ce coup d’État fut bien accueilli, car il visait officiellement à lutter aussi contre la corruption, ce qui semblait devoir favoriser le fonctionnement normal des affaires. Si les nouveaux leaders thaïlandais représentent la tendance « occidentaliste » du vivier politique local, il ne faut pas se leurrer: le modèle démocratique des États de la région est aujourd’hui plus le Japon que l’Europe ou les États-Unis.

En définitive, après une dizaine d’années de calme, le 23 février 1991, sous le commandement du général Sunthorn Kongsompong, les militaires reprenaient une nouvelle fois le pouvoir en écartant un Premier ministre élu démocratiquement. La junte, qui s’est autoproclamée Comité national de maintien de la paix (N.P.K.C.), a néanmoins nommé à sa tête un civil, Anand Panyarachun, dont le bilan économique et social est resté flatteur, compte tenu des réformes entreprises. L’émergence d’un gouvernement technocratique, somme toute efficace, montre, si le besoin s’en faisait encore sentir, que le poids des militaires continue à diminuer dans cette société économique en pleine expansion (en 1991, le taux de croissance a atteint 8,3 p. 100). Pour reprendre les railleries de la rue, ce coup d’État militaire ne fut, en fait, rien d’autre qu’une gaffe. La deuxième « gaffe » de ces militaires provoqua, elle, un bain de sang au printemps de 1992. En effet, comment interpréter autrement le choix malheureux de Narong Wongwan à la mi-avril pour exercer le poste de Premier ministre alors même qu’il ne peut plus entrer sur le territoire américain parce qu’il est soupçonné d’avoir été en contact avec des trafiquants de drogue? Un comble, quand on se souvient qu’un an plus tôt les militaires donnaient les cinq raisons majeures suivantes pour justifier leur prise de pouvoir: 1. la corruption du gouvernement; 2. les tracasseries politiques contre les officiers honnêtes; 3. la dictature parlementaire; 4. la tentative de destruction de l’institution militaire; 5. la mise en cause de la monarchie.

Cette succession d’erreurs commises par les militaires intervient dans un contexte où l’opposition politique se structure depuis des mois. En effet, dès l’imposition de la loi martiale, le 23 février 1991, de nombreux groupes de pression, dont les associations de défense des droits de l’homme, des intellectuels et les organisations étudiantes, ont commencé à protester contre le pouvoir excessif des militaires dans la société. Même si les médias occidentaux n’y portèrent guère attention, le 19 novembre 1991, sur la place de Sanam Luang à Bangkok, ils étaient déjà 60 000 à manifester contre le projet constitutionnel concocté par les militaires pour se maintenir au pouvoir coûte que coûte. Peu à peu, l’émergence des classes moyennes, née du formidable développement économique des dix dernières années, a pour effet de mettre en évidence les nouvelles exigences participatives de la société. Premier élément concret de ces aspirations, il fut fondé pour la consultation du 22 mars 1992, la seizième du genre depuis 1932, un groupe de suivi électoral pour observer la validité démocratique d’un processus au cours duquel devaient concourir 2 851 candidats appartenant à quinze formations politiques, dans 142 circonscriptions pour 360 sièges. Néanmoins, au-delà des discours novateurs, les mœurs politiques sont demeurées inchangées, au point que l’on estime à 300 millions de bahts la somme qui a changé de mains lors de cette élection. En effet, il apparaît qu’en moyenne l’achat d’une voix se négocie à 500 bahts (5 bahts = 1 franc). Plus grave certainement que l’achat des voix est l’achat des candidats. Ainsi, seulement six partis sur vingt et un ont été capables d’enregistrer le minimum requis de cent vingt candidatures, soit un tiers du total, pour participer au scrutin. Pour compléter les listes jusqu’au seuil nécessaire, certains ont cru bon de s’assurer les services de très belles jeunes femmes qui se sont vu offrir 7 000 bahts pour figurer officiellement sur une liste de candidats. Même si ces sommes paraissent pour le moins limitées, elles ne doivent pas cacher le débauchage interpartis, véritable sport national, qui se négocie à plusieurs millions de francs. La rumeur publique veut, par exemple, que Samak Sundrajev, le leader du Prachakorn, ait proposé de 3 à 5 millions de bahts, plus un fonds de campagne de 25 000 bahts, à tout rallié. Pour des hommes politiques d’envergure, il en coûterait en moyenne 30 millions de bahts. Pour éviter toute mauvaise surprise venant d’hommes politiques « indélicats », ces sommes d’argent sont versées le jour de la clôture des listes, au cas où certains chercheraient à proposer plusieurs fois leurs services. Il est donc devenu courant de demander aux hommes politiques thaïs non pas s’ils seront candidats à leur propre succession, mais pour quel parti ils se présentent. Il est vrai que l’absence de différences idéologiques notables, sauf peut-être avec le Parti démocrate, favorise ce type de pratique. De plus, la liste des nouveaux sénateurs nommés par les militaires n’étant publiée que le jour du scrutin, il a été impossible de mobiliser l’électorat contre ce choix. Les militaires ont également tenté de confisquer le processus démocratique en modifiant une nouvelle fois la Constitution, de telle manière qu’ils puissent disposer d’un droit de veto pour le choix du Premier ministre; certes, le système politique demeure bien bicaméral, mais les 270 détenteurs des sièges du Sénat sont désignés par l’armée, et le Premier ministre est nommé par une décision conjointe des deux Chambres. Autre précaution, les militaires ont fondé leur propre parti, le Samakkhi Tham, qui s’est révélé incapable de faire la différence dans les urnes. Dans ce contexte, comment s’étonner que le jour même de la nomination du général Suchinda au poste de Premier ministre, bien qu’il ait déclaré précédemment à plusieurs reprises qu’il ne voulait à aucun prix remplir ces fonctions, un millier d’étudiants ait manifesté contre ce choix à l’université de Thammasat?

Le 16 avril 1992, lors de l’ouverture de la session parlementaire, les élus de l’opposition sont apparus tout de noir vêtus, manifestant ainsi que, pour eux, cette nomination signifiait la « mort de la démocratie ». Il est vrai que lorsque le général Suchinda forme son gouvernement, il y inclut un grand nombre de politiciens du gouvernement Chatichai, et parmi eux onze ministres ayant fait l’objet, à l’instigation de Suchinda en personne, d’enquêtes de corruption; trois de ces ministres ont même été condamnés pour ce motif. Dès lors, la contestation ne fait que s’amplifier: le 20 avril, de 50 000 à 70 000 personnes sont dans la rue et se focalisent sur la personne de Suchinda. Pendant cette période de manifestations et pour éviter une nouvelle intervention des militaires, deux pétitions sont remises au roi Bhumibol Adulyadej pour qu’il intervienne dans la crise politique. En réponse à ces protestations, le roi prend le conseil de neuf leaders politiques et exhorte le général Suchinda et les militaires à ne pas avoir recours à la violence contre des manifestants pacifiques. Ceux-ci sont relayés depuis le début du mois par des grévistes de la faim de plus en plus déterminés. Dès le 7 avril, un ancien parlementaire du Parti démocrate, Chalard Vorachat, avait entamé une telle action pour protester contre le fait que le Premier ministre n’était pas issu des urnes; le 18 avril, il est rejoint par sept autres personnes dont Pratheep Ungsongtham Hata, enceinte de quatre mois, et très connue pour son action sociale dans les bidonvilles de la capitale. Le mouvement s’intensifie, à partir du 4 mai, quand de 60 000 à 100 000 personnes viennent soutenir le général Chamlong Srimuang, ancien gouverneur de Bangkok et leader populaire du parti Palang Dharma, qui décide une « grève de la faim jusqu’à la mort ». Tout au long de la crise, qui aura vu l’apparition des téléphones individuels portatifs pour communiquer dans les manifestations, la presse en anglais et en thaï, voire la télévision auront montré qu’il existait de nouveaux espaces de communication politique, et cela en dépit des pressions exercées par le ministre de l’Intérieur Anan Kalinta sur les groupes de presse pour que ceux-ci ne donnent pas « l’impression aux étrangers que la démocratie n’existe pas en Thaïlande ». Cette agitation politique ne s’est pas limitée à la capitale puisque l’on relève également des manifestations à Chieng Mai ou Khon Kaen. Le 9 mai, la situation semble en voie de règlement puisque le charismatique Chamlong arrête brusquement sa grève de la faim contre la promesse que les partis de la majorité vont amender la Constitution de manière que soit exclue la possibilité de nommer un non-élu au poste de Premier ministre. Après avoir vacillé sous la pression populaire et être convaincue d’avoir remporté la victoire, la coalition se ravise, et il devient très vite évident que la majorité fera tout son possible pour ne pas procéder aux changements prévus. Le drame se noue, in fine, dans la nuit du 18 au 19 mai quand les manifestations tournent à l’émeute et que l’armée tire. À travers ce triste événement, l’armée thaïlandaise – 10 000 hommes de troupes et policiers – aura prouvé, une fois encore, sa médiocrité dans l’action. Si les morts de Bangkok évincent le général Suchinda de son poste de Premier ministre après une intervention déterminante du roi, il dispose encore de bons relais dans l’armée grâce aux liens familiaux qui l’unissent au commandant de la 1re armée, le lieutenant-général Chainarong Noonpakdee, et au chef de l’armée de terre, le général Issarapong. Au cours de ce drame, les militaires ont été conspués et ouvertement récusés, mais aussi l’autorité royale a été ouvertement contestée alors même que les querelles de succession se jouent déjà en coulisse. Après quelques jours de crainte, les conséquences internationales en matière de tourisme ou d’investissements sont restées limitées, même si de nombreuses voix ont demandé la suspension des aides; seuls les États-Unis, pour la deuxième année consécutive, ont renoncé aux manœuvres militaires communes Cobra Cold. Si les militaires ont bien dû battre en retraite, le problème reste entier; quelle place auront-ils à l’avenir dans ce pays? Le problème est tout autant financier, social que politique. Chacun sait, par exemple, que les finances de l’État ne pourront assurer une augmentation des soldes; or, jusqu’à présent, celles-ci, pour un officier supérieur, ne représentaient souvent que le dixième de son revenu, le reste ayant pour origine ses diverses activités économiques. La compétence d’un gouvernement ne suffira donc peut-être pas pour freiner les ambitions de quelques officiers. Là est incontestablement l’enjeu du nouveau gouvernement confié au lendemain des élections générales, le 13 septembre 1992, à Chuan Leekpai (Parti démocrate). L’équilibre politique est d’autant plus incertain que le parti des « Anges », coalition partisane favorable aux manifestations démocratiques de mai (Parti démocrate, Palang Dharma, Parti des aspirations nouvelles, Solidarity), a dû s’allier à un parti des « Démons » (S.A.P.), lié au milieu militaire, pour constituer une nouvelle majorité de gouvernement. En dépit de ces obstacles, le gouvernement a battu le record de longévité d’un gouvernement civil, issu d’élections libres. Néanmoins, beaucoup soulignent l’immobilisme du pouvoir. La majorité de l’opinion publique est satisfaite de l’honnêteté du Premier ministre et du gouvernement, sauf de son premier ministre de l’Intérieur, le général Chaovalit. Ce dernier a été directement mis en cause pour sa gestion désastreuse de la vague d’attentats qui a secoué une nouvelle fois pendant quelques mois les provinces méridionales du pays. Ces violences sont le plus souvent attribuées à des mouvements séparatistes à majorité musulmane, à moins que l’on ne cherche à déstabiliser le gouvernement de l’intérieur. La multiplication des opérations militaires contre le Barisan Revolusi Nasional et le Front uni de libération du Pattani n’offre pas de solutions durables et risque de mettre en péril une partie de l’industrie touristique. Cette activité économique est devenue la première source de devises du pays, employant près d’un million de personnes. Toutefois, pour redresser l’image pour le moins sulfureuse de la Thaïlande, le gouvernement a édicté de nouvelles lois contre la prostitution et décidé une augmentation du salaire minimal journalier de 9,67 p. 100. Pour améliorer l’image du pays et celle de la capitale, le gouvernement multiplie les pressions sur les éditeurs (Guide mondial Philip, Longman) qui présentent la capitale de la Thaïlande comme un lieu de luxure. Sur le plan écologique, des efforts sont également engagés, notamment dans la lutte contre la déforestation afin de retrouver un manteau forestier représentant 40 p. 100 du territoire national. Le chef de la police, le général Prathin Santipraphob, a lui aussi engagé une politique de fermeté d’autant plus utile que plusieurs députés sont accusés publiquement par les autorités américaines de participer au trafic de drogue international. Pour convaincre que la Thaïlande change encore un peu plus au début des années 1990, les problèmes de décentralisation du pouvoir et l’amendement de la Constitution dominent les débats politiques. En effet, la Constitution issue du N.K.P.C. est-elle vraiment réformable? Un consensus politique sur cette question semble difficile à trouver, comme en témoignent les discussions sur la vingtaine de clauses à modifier, notamment celles qui portent sur l’amendement 211 qui pourrait réduire l’autorité du roi, la réduction du nombre de sénateurs, ou le droit de vote pour les Thaïlandais résidant à l’étranger, voire l’interdiction faite au gouvernement de dissoudre le Parlement lors des débats de censure. Le contexte politique n’est pas très propice à une réforme d’une telle envergure. La coalition gouvernementale, issue des élections de 1992, s’est de nouveau affaiblie. En septembre 1993, le parti de l’Action sociale a quitté la majorité à laquelle s’est rallié le parti Seritham. Cette alternance ne marque pas pour autant une inflexion politique importante. Néanmoins, le gouvernement ne dispose dorénavant à la Chambre basse que d’une très faible majorité, 13 voix d’avance sur 360 sièges. Le Premier ministre, Chuan Leekpai, a réussi certes à se maintenir au pouvoir, mais c’est d’abord parce qu’il a obtenu des résultats économiques honorables (taux de croissance supérieur à 7 p. 100) et qu’il ne remet pas en cause les avantages acquis des forces armées. Il reste que l’opposition est trop atomisée pour être efficace, alors même que le système de coalition gouvernementale peut nourrir de nombreuses récriminations. Un Premier ministre thaïlandais ne choisit pas les membres de son cabinet, il confie les portefeuilles à ses partis alliés, à charge pour eux de pourvoir le poste, ce qui facilite toutes sortes de marchandages. Dès lors, il est bien difficile pour les partis politiques d’exister en se fondant sur de véritables programmes et de proposer, de manière crédible, un thème proche des préoccupations quotidiennes des électeurs. Pour l’heure, personne n’est étonné de voir une grande partie des candidats dans la capitale s’inquiéter de la saturation urbaine et constater que, à Bangkok, chaque jour cinq cents nouveaux véhicules sont immatriculés. Il est vrai que la Thaïlande est devenue le plus grand marché automobile de l’A.S.E.A.N.

La confusion entre le monde des affaires et du politique rejaillit à intervalles réguliers sur le gouvernement. Accusé d’avoir favorisé certains proches ou partisans du Parti démocrate dans le programme de redistribution des terres aux paysans démunis, Chuan Leekpai a dissous le 19 mai 1995 le Parlement. L’annonce d’élections anticipées mit fin à l’espoir de Chuan d’être le premier chef de gouvernement civil à achever un mandat complet de quatre ans.

Plus que la gestion politique intérieure, l’amélioration de l’image internationale de la Thaïlande dépendra de son attitude sur les dossiers de politique étrangère. En appelant à une accélération du rapatriement des réfugiés Hmong et en limitant la liberté de circulation des opposants birmans, Bangkok a fait l’objet de nouvelles critiques de la part des organisations humanitaires. De la même manière, si beaucoup se sont satisfaits des mesures prises pour supprimer les mouvements des étrangers implantés en Thaïlande et agissant contre l’intérêt des pays voisins, nombreux seront ceux qui souligneront que ces décisions s’appliquent plus souvent aux insurgés laotiens que cambodgiens. À n’en pas douter, sans réexamen de la politique cambodgienne et birmane, il sera très difficile pour Bangkok d’espérer acquérir sur la scène internationale une plus grande respectabilité. Au-delà des impératifs géostratégiques, toute évolution de la politique étrangère thaïlandaise sera d’autant plus difficile à mettre en œuvre qu’il convient de tenir compte des contraintes économiques. Comment changer de position sur le Myanmar (Birmanie), alors même que Yangon (Rangoun) multiplie les obstacles au renouvellement des concessions forestières, ou encore que les contrats entre les opérateurs privés thaïlandais et khmers rouges sont si bien respectés? Dès lors, il n’est pas étonnant que la Thaïlande se soit faite l’avocate au sein de l’A.S.E.A.N. d’une participation du Myanmar au sommet de Bangkok, en juillet 1994.

Avec le Cambodge, les choses ne sont pas plus simples, notamment depuis le retrait des casques bleus en novembre 1994. Si beaucoup de Cambodgiens doutent des intentions et de la bonne volonté de Bangkok à l’égard des Khmers rouges, les autorités thaïlandaises trouvent le premier Premier ministre khmer et bon nombre de sihanoukistes bien ingrats après les années de résistance menées grâce aux soutiens thaïlandais. La visite de Chuan Leekpai à Phnom Penh, au début de l’année 1994, après celles des co-Premiers ministres cambodgiens à Bangkok, n’a pas restauré la confiance entre les deux nations. Il est vrai qu’à chacun de leurs échecs les Cambodgiens rendent ipso facto les étrangers responsables de leurs malheurs et, au premier rang, les Thaïlandais. À l’heure où une véritable zone baht est en train de s’instaurer à la périphérie du royaume, les révélations successives de la presse sur la collusion entre des Thaïlandais et des Khmers rouges ont nourri les suspicions. La découverte d’une cache d’armes khmère rouge à la fin de l’année 1993 en territoire khmer, les accusations des officiels onusiens après que, le 1er août 1993, des casques bleus eurent été capturés et détenus en territoire thaïlandais par les hommes de Pol Pot alimentent chaque jour un peu plus la polémique. Pour remédier à ces désagréments, pour la première fois, la Thaïlande se fait pourvoyeur d’aide au développement et a crédité de 8 millions de dollars les trois pays de l’ex-Indochine, dont 50 millions de bahts pour le réaménagement de l’aéroport de Luang Prabang. Le Laos constitue une priorité, c’est dans ce pays que le roi a effectué en avril 1994 son premier voyage à l’étranger depuis vingt-sept ans, après avoir inauguré avec le Premier ministre australien le pont de l’Amitié sur le Mékong. Dans tous les cas de figure, cette aide n’est pas dénuée d’enjeux politiques. On craint à Bangkok le détournement des flux d’investissements vers l’Indochine et l’émergence d’un rival régional. Les entreprises s’orientent progressivement elles aussi vers les nations de l’ex-Indochine; en 1993, celles-ci ont absorbé le cinquième de leurs investissements. Mais si les échanges avec les trois nations indochinoises ont augmenté de 50 p. 100, ils ne représentent encore que 0,75 p. 100 du commerce extérieur thaï. Sur le long terme, ces marchés resteront marginaux. Avec une progression moyenne de 30 p. 100 par an au cours du prochain septennat et à condition que le commerce de Bangkok progresse lui aussi de 10 p. 100, à la fin du siècle, les échanges bilatéraux ne représenteront que 2,5 p. 100 des échanges thaïlandais. Il est donc déterminant pour les responsables de Bangkok de ne pas limiter la politique régionale aux seules nations de l’ex-Indochine. C’est pourquoi le Premier ministre visite régulièrement la Chine populaire afin de favoriser le développement du bassin supérieur du Mékong, quitte à devoir acheter aux Chinois de nouveaux matériels militaires. Ces contacts sont d’autant plus utiles que le roi a rencontré le chef spirituel tibétain, au début de 1993 et que le président taiwanais Lee Teng-Hui a effectué à Bangkok une visite privée. Pour renforcer sa présence sur la scène internationale, la Thaïlande participe aux structures de l’A.P.E.C. et décide d’adhérer au Mouvement des non-alignés (4 oct. 1993). En outre, elle souhaite acheter à l’Argentine un réacteur de recherches et de production d’isotopes, bien que cette politique soit critiquée par certains pays occidentaux, en premier lieu par les États-Unis. Sous la pression de Washington, Bangkok a réduit sa coopération avec la Libye pour ne pas être accusé de concourir au développement d’un programme d’armes chimiques libyen. En retour, Tripoli a expulsé 10 000 travailleurs thaïs immigrés.

La diplomatie thaïlandaise est avant tout soucieuse de promouvoir sa sécurité en développant ses relations avec ses voisins immédiats: Myanmar, Laos et Cambodge. Partisan de la détente avec les pays communistes voisins, le Premier ministre Chatichai Choonhawan a engagé l’assouplissement de la politique indochinoise du royaume, ayant déclaré, dès le 10 août 1988, qu’il envisageait de transformer le champ de bataille de l’Indochine en une vaste zone de commerce. C’est dans ce cadre que le Premier ministre décida d’accueillir à Bangkok Hun Sen, le Premier ministre de la république populaire du Kampuchéa, et d’envoyer à Hanoi, pour la première fois depuis treize ans, son ministre des Affaires étrangères (janv. 1989). Ces deux initiatives ont placé directement Bangkok au cœur de la recherche d’un règlement de paix au Cambodge. Cette décrispation a permis également l’amélioration des relations bilatérales avec le Laos. La visite du général Chatichai à Vientiane (nov. 1988) et celle de Kaysone Phomvihane (févr. 1989) à Bangkok ont aidé à la résorption du litige frontalier qui avait provoqué des affrontements meurtriers au début de 1988. En d’autres termes, la fin d’un projet communiste en Indochine amène Bangkok à repenser son rôle sur la scène régionale. Puisqu’il n’existe plus de véritables lignes de front, l’espace indochinois se reconstitue et offre l’occasion à Bangkok de devenir, enfin, une puissance régionale. L’ambition des dirigeants thaïlandais vise, certes, à améliorer la vie quotidienne de chacun, mais également à faire de la Thaïlande un acteur politique de premier plan. Cet objectif passe par une démarche politico-économique pragmatique. Afin de s’assurer que cette évolution ne pourra être remise en cause par personne et pour satisfaire les appétits de puissance des militaires, Bangkok a entamé une modernisation accélérée des forces armées. Son statut financier de cinquième dragon facilite ce processus.

Progressivement, l’armée royale thaïe est en train de devenir la plus puissante et la mieux équipée des armées du Sud-Est asiatique. La forte croissance économique cache cette évolution en faisant baisser la part relative du budget de la Défense: 3,1 p. 100 du P.I.B. en 1986 contre 2,5 p. 100 quatre ans plus tard. Au moment où les bo-dois (militaires) vietnamiens ont perdu de leur superbe et où l’A.P.V.N. (Armée populaire du Vietnam) n’est forte que de son potentiel humain, les nouvelles acquisitions thaïlandaises, à haute puissance technologique, prennent toute leur valeur. Pour renforcer son dispositif, Bangkok continue de profiter des préférences dites « à prix d’ami » consenties par les dirigeants chinois. Toutefois, ces méthodes commerciales ne sont pas sans causer certains remous au sein des forces armées. Certes, les acquisitions à des prix attractifs ont la faveur des gestionnaires, mais, à l’état-major, on souhaite acquérir l’équipement militaire le plus moderne, symbole de la puissance au sens occidental du terme. Pour répondre au mieux à cette volonté de modernisation, Bangkok ne souhaite pas seulement acheter des armes, mais aussi les produire pour son propre marché et, à terme, les exporter. À intervalles réguliers, le Premier ministre continue à proposer à ses partenaires de l’A.S.E.A.N. des joint-ventures pour produire des armes et réduire ainsi la dépendance vis-à-vis de l’extérieur. Outre cette rationalité économique, les responsables thaïlandais ne cachent pas que ce serait l’un des meilleurs moyens pour que la région puisse mieux négocier face aux grandes puissances. Mais la (re)définition de l’espace territorial indo-chinois et les menaces qui pèsent sur lui incitent les dirigeants à revoir la place de l’armée dans la société économique. En effet, l’invasion vietnamienne du Cambodge avait obligé, au début des années 1980, l’état-major thaïlandais à modifier sa doctrine en envisageant la capacité d’opérations (contre-)offensives reposant sur les unités blindées et motorisées et visant à couper le Vietnam en deux. Aujourd’hui, le déclin de la puissance vietnamienne et son retrait des pays voisins engendrent une nouvelle inflexion, privilégiant les forces aéromobiles.

Cette modernisation des forces armées, commencée depuis le milieu de l’année 1986, devait s’accompagner également d’une éducation des effectifs militaires. Dans les hautes sphères de l’armée, on continue à insister sur les menaces extérieures qui pèseraient toujours sur la nation, le long de la frontière birmane, lao ou cambodgienne, voire plus loin en mer de Chine méridionale. Le golfe de Siam et ses approches, deux zones concentriques par rapport à la base navale de Bangkok-Sthathip, constituent pour les communications maritimes du royaume une voie absolument vitale pour le développement économique futur, quels que soient les pôles internationaux de croissance. Depuis le début des années 1990, Bangkok affiche des projets militaires ambitieux, mais il est difficile de croire que ce soit seulement pour faire plaisir à l’état-major, quand il s’agit de constituer à l’horizon 2000 un véritable groupe aéronaval léger avec un porte-aéronefs et des sous-marins. La contraction des effectifs entraîne l’obligation pour le Premier ministre d’assurer l’avenir économique des militaires et de ceux qui viennent de quitter les forces armées, en les faisant bénéficier, par exemple, des retombées financières de la paix en Indochine. Pour les militaires thaïlandais, il s’agit ni plus ni moins de repenser leurs fonctions et leur place dans la société.

4. La littérature

La littérature thaïe est probablement, parmi ses sœurs du Sud-Est asiatique, celle qui sut développer le plus d’originalité, le plus de liberté à partir de thèmes communs; celle qui, tout en gardant ce caractère composite de littérature mi-orale mi-écrite, mi-populaire mi-savante, à la fois apte à exprimer ses sources autochtones et soucieuse de rendre compte de sa culture bouddhique, put créer de véritables « genres » littéraires, prose et poésie, dont le style et le rythme sont étroitement liés à la structure et au génie musical de la langue. Le siamois, en effet, typique de la famille des langues thaïes, est une langue tonique, infiniment riche d’effets harmonieux et particulièrement propice aux jeux du langage.

Histoire

On ne peut évidemment dater les thèmes de la littérature orale, ceux des contes, mythes, proverbes et dictons, qui remontent sans doute aux origines du peuple thaï lui-même. Les Thaïs, avant leur installation définitive dans la vallée du Ménam au Siam et, par le fait de divers groupes, en Birmanie, au Laos et au Vietnam, semblent avoir eu pour foyer les régions du sud de la Chine, correspondant à l’ancien royaume de Nantchao au VIIIe siècle, l’actuelle province du Yunnan.

C’est de là qu’ils essaimèrent dès le XIIe siècle vers le sud, probablement sous l’effet de pressions politiques, ou bien par la seule vitalité expansive de leurs chefferies fortement hiérarchisées. Au XIIIe siècle, l’implantation des Thaïs dans les vallées des grands fleuves de la péninsule indochinoise, Ménam et Mékong, fut spectaculaire. À partir de l’influence chinoise – mais aussi indienne, par les voies nordiques d’expansion du bouddhisme – qu’ils n’avaient pas manqué de subir quelque peu, ils assimilèrent celle des Khmers qui les y avaient précédés, et également celle des Môns, premiers occupants de l’ancien royaume de Dv ravati, dans le bassin inférieur du Ménam aux environs de Nakhon Pathom, Lopburi, U Thong, et de celui de Haripuñjaya, au nord, aux alentours de l’actuelle ville de Lamphun.

En réalité, la première phase de culture sur le territoire qui est aujourd’hui celui de la Thaïlande fut représentée par la civilisation mône. Agents de transmission des textes de l’Inde, notamment des recueils de lois et des récits bouddhiques, les Môns marquèrent fortement le pays par leur littérature et par leur art, des premiers siècles de l’ère chrétienne jusqu’au XIIe siècle environ. Entre-temps, les Khmers avaient occupé certaines villes du sud et du centre du pays: c’était en particulier le cas de Sukhotai, où les Thaïs venus du nord, après avoir chassé le gouverneur khmer, fondèrent la première dynastie siamoise, celle du royaume de Sukhotai. De cette ville devenue capitale devait surgir le premier texte considéré comme un monument de la littérature thaïe: l’inscription de R ma Kamheng, troisième roi de Sukhotai après son père et son frère, souverain de grand renom et d’importance historique de premier plan, « inventeur » de l’écriture siamoise, défenseur du bouddhisme H 稜nay na, champion de l’hégémonie des Thaïs.

La littérature proprement thaïe commence donc avec la période de Sukhotai, arbitrairement située entre 1275 environ et 1350 et caractérisée par des inscriptions épigraphiques royales, d’inspiration essentiellement politique et religieuse. Politique: sens de la grandeur et de l’unité des peuples thaïs; religieuse: appartenance au bouddhisme de l’école du Sud. En Thaïlande, on se trouve donc en présence d’une littérature et d’une culture déjà fort riches, mêlant au patrimoine siamois les apports indiens, môns et khmers.

La deuxième phase de la littérature siamoise correspond à la période d’Ayuthia, capitale du royaume du même nom, fondé en 1350 par le roi R madhipati à la chute de Sukhotai, et qui devait durer jusqu’en 1767, date de la destruction d’Ayuthia par les Birmans. Un fait politique donne à la littérature de ces siècles une « couleur » particulière: la prise d’Angkor, la prestigieuse capitale des Khmers, par les Siamois aux environs de 1431. Dès lors, l’influence angkorienne va planer sur le faste de la cour, les manières d’être, l’art, le langage. Les textes bouddhiques s’enrichissent, font l’objet de compilations, de traductions, de commentaires. Les bonzes instaurent une exégèse en siamois à partir de la liturgie et du canon traditionnels en p li, y introduisant parfois une inspiration autochtone. La vie de cour comme celle des monastères comporte une activité littéraire: les princes écrivent en vers et pour le théâtre. Les légendes, les romans mettent par écrit des histoires que chacun a entendues dans son enfance, rebrodées de surnaturel, de merveilleux, de magie. Bref, la littérature commence à faire partie de la vie, bien qu’encore réservée aux princes, aux bonzes, à quelques lettrés de village.

Au cours de cette longue période d’Ayuthia, un demi-siècle de silence correspond aux invasions redoutables que mènent les Birmans pendant la seconde moitié du XVIe siècle. Mais au XVIIe siècle, un âge d’or débute avec le règne de Pra Narai, de 1657 à 1688. Cour brillante, ouverte (parfois bien imprudemment) sur l’Occident, mais ne renonçant pas pour autant à l’inspiration traditionnelle: l’on y voit, selon l’anecdote, l’humble portier du palais composer des vers. La rhétorique, tradition indienne, y fleurit d’autant mieux que la langue siamoise se prête à merveille aux jeux de mots, calembours, doubles sens, et que la prosodie s’y régale d’assonances et de rimes intérieures.

De ce XVIIe siècle datent des chroniques, des romans, des adaptations de textes anciens, épiques et dramatiques, de longs poèmes comme le Phra Lo , de nouvelles versions de contes bouddhiques, un type de poésie lyrique appelé nirat , sorte d’élégie ou ballade centrée sur les thèmes de l’exil, de la solitude et du désespoir – expression d’un « romantisme » thaï avant la lettre. De cette époque datent encore, tirés de vieux cycles légendaires, des livrets de spectacle du théâtre royal, à la fois dansé, chanté et récité, enfin certaines chansons « savantes », chansons longues (phleng yao ) célébrant la beauté de la femme aimée, la passion des amants, ainsi que berceuses pour les éléphants du roi (klom chang ), garants de la prospérité du royaume.

La période dite de Thonburi, qui s’étend de 1770 à 1782, marque, malgré sa courte durée, un tournant capital dans l’histoire du Siam: Ayuthia tombée aux mains des Birmans, pillée, rasée, la dynastie vaincue, disparue, un général d’origine chinoise, Taksin, prend le pouvoir, reconquiert, restaure à la hâte, puis fonde une nouvelle capitale en face de l’actuelle Bangkok, autour de la citadelle de Thonburi. Malgré les troubles, l’instabilité, Taksin écrit lui aussi, continuant la tradition de la cour. Il donne une nouvelle version de certains passages du grand texte épique de l’Inde, le R m ya ユa , devenu Ramakien en siamois, et y introduit des épisodes inédits.

La période moderne s’ouvre en 1782, date de la fondation de Bangkok par la dynastie des Chakri. Malgré les vicissitudes politiques et l’ébranlement subi par le royaume, les principaux thèmes d’inspiration continuent d’animer les œuvres qui paraissent. Mais il semble que l’entreprise de construction d’un État fort, en rapport avec l’Occident, soucieux d’affirmer sa culture et son indépendance, ait marqué la littérature de Bangkok, donnant la prééminence à l’exaltation des vertus nationales.

Aux récits historiques en prose, aux romans déjà naturalistes comme celui de Khun Chang Khun Phen dû à Sunthon Phu, s’ajoutent des traductions et adaptations de romans historiques chinois tels que l’Histoire des trois royaumes [cf. SAN GUO ZHI YANYI]. La tendance générale pousse les écrivains vers une expression littéraire d’un style plus simple, plus direct, plus moderne en un mot, vers une peinture plus vraie de la société siamoise, vers un abandon au moins partiel du contexte aristocratique et savant. Pourtant, la culture passée reste sous-jacente et toujours présent le goût du merveilleux.

L’essor économique du pays à partir de 1820, sous les règnes des rois Mongkut, Chulalongkorn et Vajiravudh, entraîne l’apparition de nouvelles formes littéraires: presse, critique, commentaires politiques, chroniques du temps, recherche historique et scientifique, philosophie, érudition. La connaissance des pays voisins, celle de l’Occident aussi, s’expriment en notes de voyages, en compilations de documents et, pour ce dernier, en une sorte d’« exotisme occidental ». Le passage de la monarchie qu’on peut qualifier « de droit bouddhique » à la monarchie constitutionnelle en 1932 ne fait qu’accentuer ces modifications. Désormais, la Thaïlande a ses romanciers réalistes, son théâtre d’avant-garde, sa presse d’opinion, ses cercles littéraires, ses expériences poétiques.

Mais il s’en faut que l’ensemble de la population soit vraiment familiarisé avec la lecture. Le vieux fonds des contes fantastiques et des histoires du « lointain passé », la verve des farces et de la sagesse populaires n’ont pas perdu leur véritable valeur du patrimoine autochtone, ni fait disparaître entièrement le fil de la tradition orale.

Les œuvres

Au cours de huit siècles d’expression littéraire siamoise, des constantes sont apparues, des « genres » se sont constitués, développés, maintenus. On peut découper cet ensemble en six groupes de textes, correspondant à six types d’inspiration fondamentale: un fonds traditionnel, toujours vivant, composé de contes, chansons, proverbes; par suite de l’impact de l’écriture, des textes historiques, inscriptions, chroniques et annales; une masse de littérature religieuse et didactique, à la fois de doctrine, de ferveur, de connaissance, de sagesse; un répertoire de théâtre, issu de vieux cycles épiques renouvelés; un ensemble de romans en vers et en prose particulièrement représentatifs du génie siamois; enfin, une poésie hautement musicale, intraduisible, vraiment « musique avant toute chose », savante et lyrique.

Si l’on aborde les contes, proverbes et chansons de la tradition populaire, l’on entre d’emblée dans ce qui fait l’originalité du peuple thai: une tendance irrépressible à la joie, à la verve, au comique des situations, à la douceur de vivre. La majeure partie de la Thaïlande, à l’exception de quelques grandes villes, est constituée de paysans, pacifiques et accueillants, ouverts à l’humour et au bon sens; un trait, cependant, les fait plonger dans un autre monde: leur croyance au mystère, au surnaturel, leur confiance en la magie, à l’intérieur même de leur foi bouddhique. Fables et fabliaux sont écrits dans une langue simple et claire; les animaux en sont souvent les personnages principaux, personnages familiers, humanisés, réincarnés. Les recueils les plus célèbres sont ceux des Histoires du lièvre , ceux de Si Thanonchai , gamin espiègle qui se joue des adultes. L’histoire de Nai Prasop , celle des Joyeux Voleurs , les contes de terroir, les contes à énigmes sont connus de tous. Les récits de Nang Tantray , la Tisseuse, semblent inspirés du Pañcatantra de l’Inde: la conteuse y déroule de merveilleuses histoires à l’intérieur d’un « prologue-cadre » pour charmer le roi son maître, et aussi pour sauver la vie de son père, reculant une décision fatale du souverain. Un autre recueil indien, celui des contes du Vetala , a reçu une version moderne, sous la plume du prince Bidyalongkorn.

Les inscriptions épigraphiques des rois de Sukhotai donnent de la capitale une description évocatrice et fascinante: « Du vivant du roi R ma Kamheng, cette cité de Sukhotai est prospère. Dans l’eau il y a du poisson; dans la rizière il y a du riz [...]. Les habitants de ce pays se plaisent à faire des plantations d’aréquiers et de bétel [...]. Au milieu de cette ville de Sukhotai, il y a un étang merveilleux à l’eau limpide et délicieuse [...]. Cette ville possède quatre portes. Une foule immense s’y presse pour entrer et voir le roi allumer des cierges et jouer avec le feu, et ce muong Sukhotai est plein de peuple à en éclater. » Ainsi, rien ne semble si harmonieux, si prospère, si vivant que ce royaume, à travers les phrases rythmées et assonancées de cette inscription du XIIIe siècle, chef-d’œuvre du thaï ancien. D’autres inscriptions, dues aux « rois pieux » de la lignée, développeront des thèmes bouddhiques, notamment l’inscription de Nakhon Chum, rédigée par le roi Lü Tai. Plus tard, les chroniques et les annales, Pongsavadan , seront bien davantage centrées sur l’anecdote, le combat singulier, l’intrigue de cour. L’événement historique s’y trouve souvent pris dans un réseau de faits surnaturels, notamment à propos des fondations de villes. Il faut attendre l’époque moderne pour qu’un historien comme le prince Damrong donne aux événements une dimension humaine, tout en gardant à l’histoire de son pays son caractère de panache et d’aristocratique vaillance.

Dans l’énorme masse de la littérature religieuse et didactique, il semble que les J taka , récits des vies antérieures du Buddha, occupent une place privilégiée. Contes édifiants, ils rendent vivantes et familières les données fondamentales du bouddhisme: charité, détachement, bienveillance, aspiration au nirv ユa . Le recueil des Cinquante J taka ou Paññasa , ainsi que le célèbre Mah j taka ou Mahachat Khamluang dont un roi du XVe siècle, Trailokanat, fit rédiger une version poétique, jouissent d’une faveur générale. Traités de cosmogonie, comme le Trai Phum , textes de prière comme le Nanth 拏panantha Sut et surtout le Phra Malay , sont non seulement connus mais parfois intégrés, par fragments, à la fête ou au rituel. Aux mariages comme aux crémations, la récitation de certains textes est un élément de méditation ou de consolation. Imprégnés à la fois de morale bouddhique et de sagesse populaire, les recueils gnomiques ou Suphasit révèlent l’éthique traditionnelle: proverbes, maximes, sentences, allégories expriment en vers, faciles à retenir, tout l’héritage de bon sens et de « bonne conduite »transmis par les Anciens.

Quant au théâtre, si l’on excepte les pièces actuelles, soit traduites ou adaptées du répertoire occidental, soit inspirées par la société moderne, il est tout entier dominé par le cycle épique emprunté à l’Inde et à l’Indonésie, et recréé par les auteurs siamois: le Ramakien , version locale du R m ya ユa indien, a été découpé pour le ballet-pantomime classique et a introduit des personnages et des épisodes qui ne doivent rien à la tradition sanskrite. Les histoires d’Inao , dans leurs deux versions d’Inao Yai et d’Inao Lek , sont le thème de nombreuses représentations dramatiques, ainsi que la légende de Manora, qui a donné lieu à un style particulier de théâtre d’ombres.

Le roman, versifié ou écrit en prose rythmée, est sans contredit le domaine le plus riche et le plus typique de la littérature thaïlandaise. Il faut citer surtout le célèbre Phra Lo , écrit au XVIIe siècle en vers lilit intercalés dans une prose musicale et qui conte les aventures d’un prince jeune et beau, roi d’un petit royaume du nord du Siam. Amour, scènes de magie, batailles, descriptions de la nature font de ce roman un chef-d’œuvre classique. Écrit au XVIIIe siècle, le grand récit fantastique de Phra Apai Mani , histoire de deux princes aux incroyables aventures, a connu au Siam une immense popularité.

La poésie, à travers les siècles d’Ayuthia, n’a guère cessé de tenter les lettrés. Mais les chansons en vers dites phleng , doksoi , sakrawa se situent au niveau des fêtes saisonnières et opposent jeunes gens et jeunes filles en réparties improvisées. Savantes et fines sont les berceuses pour les enfants royaux, fort et rythmé le he-rua ou chant des bateliers, émouvants les poèmes lyriques nirat , chants de l’exil et de l’amour du terroir.

Les contemporains, tels que Chit Burathat, Phraya Upakit Silpasat, Phraya Hanuman Rajadhon, Riem-éng, Kasem Sibunruang, Dok Mai Sod, tendent à décrire la société thaïlandaise moderne, mais la haute poésie, où le rythme et la rime composent une musique originale, survit dans une littérature qui n’a pas renié les meilleures valeurs de son passé.

5. Les arts

Caractères généraux

La Thaïlande doit à sa situation géographique d’être le carrefour de toute l’Asie du Sud-Est. Avant de devenir un lieu de rencontre obligé du monde indianisé et du monde sinisé, le pourtour du bassin du Mé Nam était jalonné, dès les temps préhistoriques, de voies permettant d’unir l’Asie orientale au subcontinent indien et à l’Insulinde. À ces conditions favorables aux échanges et au renouvellement des apports, la Thaïlande est redevable de son très riche passé préhistorique comme de la variété d’un art qui ne tendra à s’unifier qu’au cours des siècles qui suivront la fondation du royaume d’Ayuthya (env. 1350). Si divers qu’il est impossible de présenter son histoire comme un tout, l’art de la Thaïlande est un rassemblement d’écoles à l’originalité souvent fortement accusée. Ces écoles ne sont pas simplement successives; plus ou moins contemporaines, plus ou moins imbriquées, elles sont le reflet des conditions géographiques et historiques dans lesquelles s’est constitué le royaume d’Ayuthya. Ne devenant proprement thaïlandais qu’après le milieu du XIIIe siècle (naissance du royaume de Sukhothai), l’art sera d’abord môn, indonésien, khmer, la prépondérance momentanée de telle ou telle ethnie n’ayant, d’ailleurs, jamais entièrement annihilé l’activité de ses rivales. En fonction de ces données, et d’une manière très générale, deux grandes périodes historiques peuvent être distinguées: l’une, antérieure à la fondation du royaume de Sukhothai, peut être regardée comme « pré-thaïe » tandis que l’autre, qui lui succède, réunit les arts d’expression thaïe. À l’intérieur de chacune de ces périodes prennent place diverses écoles désignées traditionnellement d’un nom qui implique, tout ensemble, une notion chronologique et une localisation géographique.

La période « pré-thaïe » regroupe, au sortir d’une première phase d’indianisation non autrement définie: l’école de Dv ravat 稜 (env. VIIe-XIe s.), de culture mône, attestée essentiellement dans le bassin du Mé Nam; l’école de えr 稜vijaya (env. VIIIe-XIIIe s.), d’inspiration indonésienne (développée d’abord dans la péninsule Malaise, les recherches ont montré qu’elle avait eu une forte influence sur l’école de Dv ravat 稜 vers les IXe et Xe s.); l’école de Lopburi (env. VIIe-XIVe s.), khmère ou khmérisante, dont les témoins sont surtout localisés dans les provinces de l’Est et du Nord-Est (favorisée par l’expansion du Cambodge aux XIe et XIIe s., elle a survécu assez longtemps à la fin de l’hégémonie khmère).

La période thaïe réunit plusieurs écoles: l’école de Sukhothai (fin XIIIe-XVe s.), qui exercera une influence considérable sur les autres écoles en dépit de sa brève durée; l’école du Lan Na ou de Chieng Sèn (env. XIIIe-XXe s.), propre à l’ancien royaume septentrional, qui porte l’empreinte d’influences diverses, mais a préservé jusqu’à la période actuelle une bonne part de son originalité; l’école d’Ayuthya (XIVe-XVIIIe s.), qui recueille l’héritage khmer (école de Lopburi, style d’U Thong) et y associe des traditions de Sukhothai, c’est elle qui a élaboré l’art « national »; l’école de Bangkok (fin du XVIIIe s. à nos jours) rassemblant l’art de Thonburi, capitale éphémère après la prise d’Ayuthya par les Birmans (1767), et l’art de Bangkok, capitale de la dynastie Chakri depuis 1782, qui maintiennent et affirment les traditions artistiques d’Ayuthya.

S’il est nécessaire d’insister sur la diversité des écoles, il convient aussi de souligner qu’un certain nombre de traits communs leur créent de réels liens de parenté. Ces liens résultent aussi bien d’une évidente communauté d’inspiration que d’une indéniable fidélité à divers matériaux et modes d’expression. Dès les débuts de la période historique, toutes les écoles d’art de Thaïlande sont soumises à l’influence indienne, et la commande, presque exclusivement bouddhique, suffit à donner à l’architecture et à la statuaire une orientation presque immuable. Les conditions locales ont aussi joué leur rôle, et à une pierre souvent difficile à travailler ont été généralement préférés la brique pour la construction, la terre cuite (et surtout le stuc) pour le décor architectural, le bronze pour les statues. La place très importante tenue par la céramique dès les temps préhistoriques doit être soulignée. Enfin, au moins dès les XIIIe (Yala) et XIVe siècles (Sukhothai), l’expression graphique et les arts du dessin révèlent des qualités qui, s’épanouissant dans les écoles d’Ayuthya et de Bangkok grâce au progrès des techniques (peinture murale et enluminures, laques « noir et or ») et à l’habileté des artistes, affirmeront l’originalité, d’une distinction raffinée, de l’art thaïlandais.

La préhistoire et la protohistoire

Longtemps méconnue, pressentie à l’issue de la Seconde Guerre mondiale (H. R. Van Heekeren), la richesse du passé préhistorique de la Thaïlande n’a guère commencé à être révélée que depuis 1960 (premiers travaux de la Mission thaïe-danoise), grâce à l’élaboration de programmes de recherches systématiques. Les sites, fort nombreux, sont disséminés dans tout le royaume, mais deux régions semblent d’une particulière importance: l’Ouest – province de Kanchanaburi (spécialement la vallée de la Khwe Noi, la rivière Kwai) et la péninsule Malaise – et les provinces du Nord et du Nord-Est.

Une longue séquence s’étendant du Paléolithique à l’Âge des métaux est aujourd’hui connue, mais, si une chronologie relative est assez solidement établie, certaines dates proposées, parfois étonnamment hautes, paraissent encore incertaines. On retiendra que le Paléolithique (galets aménagés) et le Mésolithique (outillage partiellement poli) sont apparentés aux faciès hoabinhien et bacsonien du Vietnam. Le Néolithique est représenté par des cultures à l’originalité plus marquée. Celle de Ban Kao couvre une longue période (env. 1800-1300 av. J.-C.). Caractérisée par des pratiques funéraires semblant relever de l’animisme, elle a livré un matériel lithique abondant, un outillage et des parures en os et en coquille et, surtout, une poterie remarquable par sa qualité et sa variété (tripodes, par exemple), bien attestée dans l’Ouest et le Sud. La céramique des sites du Nord-Est (Ban Chieng) est très différente. Contemporaine d’un Âge du bronze précoce, son évolution s’est poursuivie jusqu’à l’Âge du fer. Associés à des parures de bronze d’une grande diversité, les types les plus originaux, peints de décors abstraits (souvent spiralés), appartiennent à la période la plus récente (env. 300 av. J.-C.-200 apr. J.-C.) et sont ainsi contemporains de la protohistoire. L’épanouissement de cette période, largement et très diversement représentée, paraît lié au progrès général de la riziculture et, localement, à l’exploitation des affleurements salins (plateau de Korat: vallées des rivières Mun et Chi) et du minerai de fer (région de Lopburi). Les sites connus (nécropoles surtout) révèlent à la fois la persistance de traditions antérieures et l’importance des apports de contrées plus ou moins lointaines, acheminés par voies terrestres et maritimes. Don Ta Phet, possible centre de diffusion, fournit les preuves les plus anciennes de relations avec l’Inde: perles de cornaline à décors peints (etched beads ), fragments textiles (chanvre, coton), vases de bronze à parois minces et décors gravés (haute teneur d’étain, technique empruntée à l’Inde du Sud?), totalement indépendants de la culture de Dông Sön, bien représentée par ailleurs (tambours de bronze trouvés dans le Sud, l’Ouest, le Nord-Est). Parallèlement, une culture utilisant de grandes urnes funéraires (céramique à parois minces), bien implantée dans le Nord-Est, évoquerait autant la culture de Sa Huynh (Vietnam) que celle du Tamilnadu (Inde). La datation des gravures et des peintures rupestres, assez nombreuses, demeure encore incertaine.

L’art jusqu’à la fondation des royaumes thaïs

Si certains types de perles recueillis dans les sites protohistoriques impliquent l’existence de contacts avec l’Inde bien avant la période historique, la culture indienne ne s’est implantée dans la future Thaïlande que plus tardivement (premiers siècles après J.-C.). Peu nombreux mais largement disséminés (Khlong Thom, U Thong, Khok Pip,etc.), les témoins de cette pénétration sont instructifs. Proches du matériel le plus ancien d’Oc-èo, ils révèlent les mêmes apports indiens (intailles épigraphiques, sceaux ou leurs empreintes), surtout ndhra (plaquettes de schiste, figurines de terre cuite) et s’accompagnent parfois d’objets provenant du monde romain (intailles, lampe romaine de Phong Tük) imités localement avec plus ou moins de bonheur. La présence de cultes indiens n’est attestée qu’à partir des IVe et Ve siècles par quelques images du Buddha (bronze, pierre) et statues de Vi ルユu relevant de traditions de l’Inde du Sud. Contrairement aux anciennes hypothèses, la statuaire bouddhique de style gupta, représentée par de très rares exemples, n’a pas davantage influencé la formation de l’école locale (Dv ravat 稜) que les statues influencées par l’Inde du Sud. Quoique nombre de cités anciennes paraissent devoir être attribuées à cette période en fonction de leur tracé et du matériel recueilli in situ, les briques et fragments sculptés trouvés en réemploi et attribuables aux IVe et Ve siècles n’autorisent encore aucune restitution d’édifices contemporains.

L’art de Dv size=4ravat size=4稜 (env. VIIe-XIe s.)

Connu grâce à certains textes chinois du VIIe siècle et aux inscriptions portées sur quelques médailles d’argent de la même période, le toponyme Dv ravat 稜 est traditionnellement utilisé pour définir, sans référence à des données géographiques et historiques précises que rien d’ailleurs ne permet de déterminer, un art abondamment représenté dans une vaste zone de la Thaïlande centrale et dû vraisemblablement à des populations mônes. Inspiré surtout par le bouddhisme « ancien » (de langue palie), l’art de Dv ravat 稜 fera néanmoins, de la fin du VIIIe au Xe siècle et sous l’influence de えr 稜vijaya, une place assez importante au Mah y na (de langue sanskrite) et même aux cultes hindouistes. Au XIe siècle, l’expansion khmère précipite la décadence de l’école. Pratiquement disparue à la fin du XIIe siècle, quand Jayavarman VII impose l’autorité d’Angkor sur toute la contrée, son influence sur l’iconographie demeurera néanmoins si forte qu’elle s’est perpétuée jusqu’à nos jours (P. Dupont).

Les images du Buddha sont caractéristiques. Généralement en ronde bosse, en pierre ou en bronze, parfois de dimensions colossales, elles sont inspirées par l’art de l’Inde du Sud (tradition influencée par l’art postgupta, fin du VIe s. au plus tôt). Les statues les plus nombreuses figurent le Buddha debout, dans une attitude hiératique, portant un vêtement aux pans stylisés et parfaitement symétriques couvrant les deux épaules, faisant presque toujours des deux mains portées en avant le geste de l’argumentation. Il existe aussi des images à l’épaule droite découverte, assises « à l’indienne », en v 稜r sana (Buddha en méditation), ou « à l’européenne » (Buddha enseignant). Des Roues de la Loi, en pierre sculptée (jusqu’à 2,25 m de diamètre), primitivement placées au sommet de piliers, évoquaient le Premier Sermon; assez nombreuses, inconnues dans le reste de l’Asie du Sud-Est, elles perpétuent une tradition qui, dans l’Inde, n’avait guère survécu au bouddhisme aniconique. L’école ayant préféré le modelage (stuc ou terre cuite) à la sculpture, les bas-reliefs narratifs sont rares, mais tous montrent, avec un sens évident de la composition, une grande fidélité aux textes.

L’architecture, révélée par les dégagements de Phong Tük (1927) et de Nakhon Pathom (1939-1940), mieux connue grâce aux recherches poursuivies depuis 1961 (Ku Bua, U Thong, etc.), est surtout représentée par des bases de st pa (de plan généralement carré, plus rarement octogonal) que devait surmonter un corps plus ou moins hémisphérique, et par quelques hautes plates-formes de destination incertaine. Ces monuments, mal conservés, étaient édifiés en brique (liaisonnée à l’argile crue), parfois en latérite. La modénature est sobre; des pilastres rythment les murs nus, et l’essentiel du décor est fourni par des panneaux enfermant des compositions de caractère narratif ou symbolique, réalisées en stuc ou, plus rarement, en terre cuite. L’art du Nord-Est de tradition Dv ravat 稜 a utilisé les mêmes formules architecturales. L’abondance des bornes sculptées ornées de thèmes édifiants (sima ) paraît le caractériser.

La céramique tient une place importante et prolonge des traditions établies dès la préhistoire (poterie) ou les débuts de la période historique (figurines de terre cuite, Saintes Empreintes ou Phra Phim ). En matière de parures, les perles de toutes formes et de toutes substances demeurent très abondantes en divers sites; on connaît aussi de nombreux bijoux d’or, de bronze, de fer et surtout d’étain.

L’art de size=4えr size=4稜vijaya (env. VIIIe-XIIIe s.)

La désignation, ambiguë, d’art de えr 稜vijaya est utilisée par les historiens de l’art thaïlandais pour définir, tout ensemble, une école de tradition particulière, mais sans localisation nettement délimitée, et l’art d’une région déterminée, sans distinction de styles. C’est, ainsi, l’art de tradition essentiellement indonésienne et d’inspiration mahayaniste ou hindouiste, propagé à partir du VIIIe siècle d’abord dans la péninsule Malaise puis dans presque toute la Thaïlande centrale, pénétrant l’art de Dv ravat 稜 et même, à un degré moindre, celui de Lopburi. Mais c’est aussi l’art hétérogène propre à la Thaïlande péninsulaire, d’un caractère régional plus ou moins accusé et dont l’originalité se manifeste du Ve siècle environ jusque presque à nos jours (Nakhon Si Thammarat, Chaiya, Songkhla, etc.).

La marque indonésienne est surtout sensible dans la statuaire, particulièrement avec des Bodhisattva en bronze d’une rare qualité, et, d’une manière générale, avec la plupart des images mahayanistes exécutées vers le IXe siècle non seulement dans la péninsule Malaise, mais aussi dans la plupart des sites de Dv ravat 稜. À un degré moindre, elle apparaît aussi dans l’imagerie hindouiste (surtout statues en pierre de Vi ルユu, quelquefois d’un excellent modelé). Il reste peu de monuments révélant la même influence; quelques-uns conservent pourtant, en dépit des restaurations successives (Nakhon Si Thammarat), nombre de particularités qui invitent à des rapprochements avec l’architecture indonésienne (en particulier, édifices figurés des bas-reliefs de Borobudur). Il convient de noter que cette architecture, au contraire de celle de Dv ravat 稜, a utilisé pour la construction en brique le même liant d’origine végétale que les architectures khmère et chame. Cette école a produit quelques bijoux d’or d’une qualité d’exécution exceptionnelle et, semble-t-il, une céramique originale.

Art d’une région particulière (la partie centrale de la péninsule Malaise), l’art de えr 稜vijaya rassemble les traditions les plus diverses, depuis les premiers témoins connus de la pénétration indienne signalés plus haut (images bouddhiques et hindouistes des styles ndhra et gupta) jusqu’à ceux qui attestent la naissance d’un art de caractère régional. Associant des influences variées (de Dv ravat 稜, indonésiennes, de l’Inde pallava, khmères, etc.) dans un style qui parviendra à préserver une bonne part de son originalité vis-à-vis d’Ayuthya, il refusera, en particulier, la formule architecturale du prang (tour-sanctuaire) pour demeurer fidèle à un type de st pa de caractère assez archaïque. Par contre, et quoique la propagation mahayaniste n’ait connu qu’un succès éphémère, l’art dit « de えr 稜vijaya » jouera encore, même après le déclin du royaume dans la péninsule (XIIIe s.), un rôle assez important dans la formation des écoles d’art proprement thaïlandaises (Sukhothai, Ayuthya).

L’art de Lopburi (env. VIIe-XIVe s.)

On ne fait généralement débuter l’école de Lopburi qu’au XIe siècle, avec l’expansion khmère (règne de S ryavarman Ier), mais s’il est exact que, jusqu’à ce moment, le site de Lopburi échappe à l’autorité d’Angkor, l’influence culturelle khmère s’y fait déjà nettement sentir. Bien plus, si l’on admet avec les historiens de l’art que l’expression définit un art khmer ou khmérisant ayant pris naissance dans les limites géographiques de l’actuelle Thaïlande, il est nécessaire de remonter jusqu’au VIIe siècle pour tenir compte de l’activité attestée du bassin de la Mun à Si Thep et à Chantaburi. Cette activité se poursuit quand prend fin la suprématie khmère vers le milieu du XIIIe siècle. Encore très active au XIVe siècle, l’école exercera une très forte influence sur l’art d’Ayuthya et survivra même parfois, dans les provinces du Nord-Est, sous une forme décadente, jusqu’au XVIIIe siècle.

Complexe, l’art de Lopburi réunit sous une même dénomination des œuvres, monuments et statues, réalisées par des ateliers authentiquement khmers ou relevant d’une tradition locale plus ou moins indépendante, mais qui ne saurait être regardée comme un provincialisme khmer. En fait, la tradition locale est toujours prépondérante. Aux VIIIe et IXe siècles, la commande bouddhique revêt une importance inconnue du Cambodge propre. L’art, essentiellement mahayaniste (vallée de la Mun), associe à une tradition de Dv ravat 稜 influencée par えr 稜vijaya celle du Cambodge préangkorien. De récentes découvertes (1966) ont révélé pour cette période un art du bronze particulièrement florissant et une parfaite maîtrise technique dans des œuvres pouvant dépasser trois mètres de hauteur (Bodhisattva de Ban Tahnot). Au cours des XIe, XIIe et XIIIe siècles, l’autorité khmère devra s’efforcer d’adapter ses techniques aux ressources locales (rareté du grès) et de respecter, surtout en matière d’iconographie, des impératifs séculaires. À cette réserve près, c’est l’art de cette période qui peut être regardé comme le plus authentiquement khmer: d’abord limité aux régions Mun-Dang-Rek et Lopburi, il devient particulièrement actif dès le début du XIIe siècle et atteint la région de Sukhothai (règne de S ryavarman II), mais c’est sous Jayavarman VII (1181-env. 1220) qu’il connaît sa plus forte expansion; des monuments de latérite stuquée (Sukhothai, Lopburi, Phetburi, Müang Singh, etc.) remplacent alors la construction en grès (Phimai, Phanom Rung, etc.) ou en brique (technique attardée: Prasat Si Khara Phum, etc.) de la période précédente.

La disparition de l’administration khmère conduira l’école à préciser son originalité, et elle exercera une très forte influence, au moins dans le domaine de l’architecture, sur l’art d’Ayuthya dès la fin du XIVe siècle. En effet, et peut-être parce qu’elle témoigne de moins d’unité que l’architecture, la statuaire ne s’imposera pas avec la même vigueur. La réelle spiritualité de quelques œuvres ne doit pas faire oublier la valeur très inégale des nombreuses images en pierre du Buddha qui ne font que prolonger le style du Bayon (règne de Jayavarman VII). Si l’adoption du bouddhisme therav din et une contamination de l’iconographie p la, sans doute propagée par le royaume môn septentrional de Haripuñjaya (Lamphun), favorisent la création d’un style original (XIIIe-XIVe s.), celui-ci n’est représenté que par des bronzes de dimensions modestes qui ne connaîtront qu’une vogue passagère et un rayonnement limité. En architecture, par contre, la formule architecturale élaborée à Phimai et origine du style d’Angkor Vat va triompher. Alors que le style du Bayon ne connaît aucun succès, c’est elle qui donne naissance au prang (Phra Si Ratana Mahathat de Lopburi, fin XIIIe s.) qui, avec son plan fortement redenté, son très haut soubassement pyramidal et sa toiture en ogive, deviendra la tour-reliquaire par excellence des arts d’Ayuthya et de Bangkok.

Les arts thaïlandais jusqu’à la période contemporaine

Inspiré par le bouddhisme therav din, fortement influencé par la tradition religieuse singhalaise, l’art thaïlandais n’en reste pas moins, et surtout sous l’autorité d’Ayuthya et de Bangkok, l’héritier conscient et le continuateur déterminé des divers arts qui l’ont précédé.

L’art de Sukhothai (fin XIIIe-XVe s.)

Si le royaume n’a qu’une existence éphémère et s’il n’est pas encore parfaitement établi, ni unanimement reconnu, que son art soit le premier d’expression thaïe, celui-ci n’en a pas moins exercé une influence considérable aussi bien sur le Lan Na que sur Ayuthya, conservant sa vitalité bien après la perte de l’indépendance. Ses plus anciens témoins connus ne semblent pas antérieurs au règne de R ma Kamheng (env. 1280-1318); ils révèlent comment le style, pourtant si original, s’est constitué en puisant aux sources les plus diverses: khmère, えr 稜vijaya, basse Birmanie et, surtout, Ceylan dont l’influence, sur le plan religieux, sera déterminante.

La statuaire (images en bronze du Buddha et de rares divinités brahmaniques, stucs, statues monumentales en brique stuquée) suffirait à caractériser l’art de Sukhothai, tant elle apparaît différente de celle de toutes les contrées voisines. Influencée par Ceylan beaucoup plus que par quelque réaction contre l’idéal khmer de la beauté, son esthétique traduit la volonté de figurer la morphologie surnaturelle que les textes prêtent au Buddha. Vraisemblablement inspirées par quelque peinture singhalaise (sanctuaire de Tivanka, Polonnaruwa), les statues du Buddha marchant sont celles qui illustrent le mieux les tendances du style et sa recherche de spiritualité. Dans les capitales « jumelles » de Sukhothai et de Si Sacchanalai, à Kamphèng Phet aussi, l’architecture se signale par le nombre, l’ampleur et la variété des fondations. La construction fait essentiellement appel à la brique (liaisonnée au mortier de chaux), avec revêtements et décors stuqués. Dans les grands monastères s’élèvent, parfois associés: des st pa, d’inspiration généralement singhalaise; des tours-reliquaires, plus ou moins nombreuses et de types très variés, évoquant la silhouette d’un prasat khmer, d’un monument de tradition indonésienne (interprété assez librement), ou témoignant au contraire de l’originalité créatrice de l’école (Sukhothai: Wat Mahathat). Les grandes salles d’assemblée (vih ra ), en construction mixte, divisées en nefs par des piliers de brique appareillée et couvertes sur charpente, annoncent un type d’édifice conservé jusqu’à nos jours, encore que le chevet massif, auquel s’adossaient des images monumentales du Buddha, n’appartienne qu’à l’art de Sukhothai. Il convient de souligner que les prang lui sont étrangers, n’ayant été édifiés qu’après l’annexion du royaume, à l’instigation d’Ayuthya.

On ne connaît qu’assez peu la peinture murale de cette période, mais divers ensembles gravés au trait (en particulier la série des J taka de Wat Si Chum à Sukhothai) montrent une qualité du graphisme, une volonté de composition et une distinction qui resteront caractéristiques de l’art thaïlandais. La céramique de Sukhothai et de Si Sacchanalai (Savankalok, Chalieng) est aussi importante par sa qualité que par le commerce dont elle était l’objet dans toute la mer de Chine. Les procédés de fabrication sont d’origine chinoise (céladons, en particulier) comme certaines formes; mais la production, très complète, s’étend de la céramique architecturale aux statuettes en passant par une extrême variété de vases et de récipients. Thèmes et décors révèlent une grande richesse d’invention.

L’art du Lan Na, ou de Chieng Sèn (env. XIIIe-XXe s.)

En dépit de bien des vicissitudes, l’art du Lan Na, royaume thaï fondé à la fin du XIIIe siècle au détriment de Haripuñjaya (Lamphun), dernier royaume môn subsistant, a connu une brillante destinée, préservant pratiquement jusqu’à nos jours une bonne part de son originalité. La dénomination « Chieng Sèn », souvent adoptée, fait état d’une tradition, non vérifiée, selon laquelle Chieng Sèn était déjà un centre bouddhique florissant avant la fondation de la cité actuelle (1327) et même avant l’indépendance de Sukhothai. Diverses hypothèses concernant la chronologie de la statuaire en ont résulté, mais les recherches encore en cours en 1995 invitent à avancer que les images les plus anciennes, qui sont aussi les plus belles, reflétant une influence de l’école p la-sena, ne seraient guère antérieures à la fondation de la capitale Chieng Mai (1296). Les qualités de ce premier style s’altéreraient dans la seconde moitié du XIVe siècle, en partie par l’effet d’une contamination due à l’influence de Sukhothai. Une éphémère renaissance semble se manifester un siècle plus tard, mais l’iconographie conserve son caractère hybride, et la décadence reprend dès le début du XVIe siècle.

L’architecture du Lan Na, très active, utilise les mêmes procédés que celle de Sukhothai, mais les décors stuqués, parfois remarquables (Chieng Mai: Chedi Chet Yot), y jouent un moindre rôle. Au cours des Temps modernes où s’affirment les influences birmanes et la parenté avec l’art du Laos, le bois tient une place importante dans la construction aussi bien que dans l’ornementation. Les reconstructions, très fréquentes, ont souvent entraîné la disparition d’édifices anciens, confondus avec le monument qui les remplace et qui n’a souvent aucun rapport avec eux (Wat Pra Yün édifié vers 1905 à Lamphun sur des vestiges datés de 1369). St pa et monuments reliquaires évoquent plus ou moins l’architecture birmane (Pagan) par leurs plans et leurs élévations, mais non par les procédés de construction. Mention spéciale doit être faite de Chedi Chet Yot (Chieng Mai) qui, édifié au milieu du XVe siècle, tend à copier, assez librement, le célèbre Mah bodhi de Bodhgay et sa réplique de Pagan.

La peinture murale est surtout connue par des œuvres relativement tardives, plus réalistes, moins intellectuelles que celles de l’école de Bangkok. Une céramique de qualité, inspirée de celle de Sukhothai, a été produite aux XVe et XVIe siècles (San Kamphèng, Wieng Ka Long). Un art lapidaire trahissant des influences chinoises (reliquaires de cristal) et une orfèvrerie de qualité, connus depuis 1961, paraissent propres au Lan Na.

L’art d’Ayuthya (XIVe-XVIIIe s.)

Illustrant l’orientation politico-religieuse du royaume, l’art tend à rassembler toutes les traditions antérieures témoignant de grandeur passée et celles affirmant la soumission de contrées conquises. L’art d’Ayuthya est, ainsi, beaucoup moins caractérisé par l’originalité créatrice que par sa faculté d’adaptation et une tendance au raffinement intellectuel qui s’affirmera au cours des siècles. Plus ou moins liées à l’histoire, quatre périodes peuvent être distinguées:

1. De la fondation d’Ayuthya (1350) à l’annexion du royaume de Sukhothai (1438): l’art, d’abord héritier des traditions locales, reçoit une influence croissante de Sukhothai.

2. De l’annexion de Sukhothai à la fin du règne de Chao Song Tham (1628): au cours de cette longue période troublée par les guerres, les influences de Sukhothai tendent à s’allier aux autres traditions pour donner naissance à un style homogène et proprement « national ».

3. Du règne de Chao Prasat Thong (1630) à la fin du règne de Chao Thai Sa (1733): à un renouveau de tendances khmérisantes succède, à partir du règne de Pra Narai (vers 1657-1688), un brusque changement en architecture dû à l’influence de méthodes de construction venues de France ou de Perse.

4. Du règne de Boromakot (1733-1758) à la destruction d’Ayuthya par les Birmans (1767): l’abondance des œuvres de caractère décoratif et le raffinement des techniques témoignent d’une intense vie littéraire et artistique, que le désastre de 1767 ne parviendra même pas à ralentir.

La statuaire d’Ayuthya, n’ayant pas éveillé le même intérêt que celles de Sukhothai et de « Chieng Sèn », a été longtemps peu étudiée. Le bronze occupe une place prépondérante dans la production, mais les statues de pierre, par tradition locale surtout, ont toujours été assez nombreuses. Le bois sculpté est aussi largement utilisé, mais davantage en décoration que pour la statuaire proprement dite. Le style le plus ancien est l’héritier de l’école khmérisante de Lopburi et, surtout, de celle d’U Thong, née vers le XIIIe siècle de l’alliance de traditions khmères et de Dv ravat 稜 (style « A »), modifiées par des apports therav din (style « B »), avant que l’influence de Sukhothai impose une esthétique nouvelle (visages allongés succédant aux visages massifs) qui prévaut vers le début du XVe siècle dans le style « C ». Au cours du XVe siècle, le goût de la perfection qui est la marque d’Ayuthya oriente la statuaire vers un idéal plus classique, un peu froid et assez impersonnel, qui caractérise le style « national » où les images du Buddha portant des parures royales de plus en plus riches et chargées connaîtront une particulière faveur. Les images brahmaniques perpétuent surtout la tradition khmère; au XVIIIe siècle, elles copieront l’art dravidien.

L’architecture, qui utilise les mêmes procédés de construction que Sukhothai, est caractérisée par le prang, tour-reliquaire khmérisante qui est apparue à Lopburi. Les contacts avec Sukhothai, suivis de son annexion, introduisent le type « singhalais » du st pa dans Ayuthya comme ils imposent le prang dans le royaume conquis. Renchérissant sur Sukhothai, les monastères de la capitale présentent souvent un développement considérable (Wat Mahathat du XIVe au XVIIe s., Wat Si Sanphet au XVe s., etc.). À partir de la fin du XVIe siècle s’imposent de nouveaux types de st pa de plan carré ou polygonal redenté (Wat Yai Chai Mongkon); au début du XVIIe siècle prévaut l’imitation assez libre de l’architecture angkorienne (Wat Chai Wathanaram, par exemple). Sous le règne de Phra Narai, la construction des palais de brique d’Ayuthya et de Lopburi sera inspirée en partie par des ingénieurs français.

Dès les débuts du royaume d’Ayuthya, la peinture murale joue un rôle important (Wat Rajapura ユa, 1424); elle connaîtra un essor particulier aux XVIIe et XVIIIe siècles, en partie grâce à l’activité d’écoles régionales (Phetburi, Nonthaburi). L’illustration de thèmes empruntés aux Vies du Buddha, à la cosmogonie, révèle un sens aigu de l’observation. La même veine caractérise la peinture de manuscrits tandis que les laques « noir et or » utilisés pour l’architecture et le mobilier montrent des recherches de raffinement en accord avec la richesse du matériau. Un même souci de préciosité, de perfection caractérise l’orfèvrerie, la joaillerie dès le début du XVe siècle et, à partir du XVIIe siècle, une céramique polychrome, dite Bencharong (« cinq couleurs »), qui s’oppose à la poterie utilitaire, généralement très sobre mais portant parfois des décors estampés.

L’art de Bangkok, ou de Ratanakosin (fin XVIIIe s. à 1914)

La ruine d’Ayuthya n’entraîne aucun ralentissement de l’activité artistique. L’installation de la capitale à Thonburi, puis à Bangkok dès 1782 (avènement de la dynastie Chakri) s’accompagne de fondations nombreuses et importantes dont le style (dit souvent de Ratanakosin ) est la continuation directe de l’art d’Ayuthya. La statuaire n’a guère laissé d’œuvres importantes, encore qu’apparaissent, à partir du deuxième quart du XIXe siècle, d’intéressantes tentatives de renouvellement.

Les réalisations architecturales sont souvent d’une réelle grandeur et d’une richesse qui permet d’imaginer l’aspect des principaux ensembles d’Ayuthya avant leur dévastation. Les formules du prang et du st pa poursuivent l’évolution commencée dans la période d’Ayuthya. Les grands monastères de Bangkok (Wat Chetupon, Wat Suthat, Wat Mahathat, etc.) ou de Thonburi (tel Wat Arun), le Palais royal et son temple Wat Pra Kèo sont de remarquables exemples d’un art raffiné, épris de la beauté des lignes et du chatoiement des couleurs. Vers le milieu du XIXe siècle, une mode sinisante (Wat Raja-orot) et une influence plus sensible de l’Occident fournissent à l’art de nouvelles impulsions sans en modifier les tendances profondes (Wat Benchamapobit). La peinture (murale, de manuscrits, sur panneaux mobiles), le laque « noir et or », la marqueterie de nacre, les soieries, la céramique « Lai Nam Thong » (exécutée en Chine sur des modèles thaïlandais), l’orfèvrerie témoignent, grâce à la virtuosité des artisans et à la qualité de l’inspiration, du génie de l’art thaïlandais et de son exceptionnelle vitalité.

Thaïlande (golfe de) ou Siam (golfe du)
golfe de l'Asie du Sud-Est dans la mer de Chine méridionale, bordant la Malaisie, la Thaïlande et la péninsule indochinoise.
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Thaïlande
(royaume de) (Prathet T'hai ou Muang T'hai), état de l'Asie du Sud-Est entre la Birmanie, le Laos et le Cambodge; 514 000 km²; 55 600 000 hab. (croissance: 2 % par an). Cap. Bangkok. Nature de l'état: monarchie constitutionnelle. Langue off.: thaï. Monnaie: baht. Pop.: Thaïs (80 %), minorités (Chinois, Malais, Khmers, Karens, Méos). Relig.: bouddhisme. Géogr. et écon. - La plaine centrale, drainée par le Ménam et ouverte au S. sur le golfe de Thaïlande, groupe la pop. (rurale à près de 80 %). Encadrée de montagnes au N. et à l'O. (max. 2 590 m), qui se prolongent dans la péninsule malaise, au S. du pays, elle est dominée à l'E., jusqu'au Mékong, par un vaste plateau. Au climat tropical de mousson correspondent la forêt dense au S. et à l'O., et la forêt claire dans le centre et l'E. Nouveau pays industriel (N.P.I.), la Thaïlande a une économie diversifiée et en forte croissance. L'agriculture fournit le tiers des export.: riz, sucre, fruits, ainsi que caoutchouc, bois et produits de la pêche, et alimente une forte industrie agro-alimentaire. Les industries d'exportation (vêtements, chaussures, jouets, semi-conducteurs) sont dues aux investissements japonais, taiwanais et américains, puis nationaux (de plus en plus). Tourisme important, mines d'étain (gisements appauvris), pétrole gaz naturel, pétrole, pierres précieuses. Mais le formidable essor (ralenti en 1996 et quasiment ruiné en 1997) n'a pas tari la pauvreté. Hist. - Originaires de Chine du Sud, les Thaïs fondèrent plusieurs principautés, qui s'affranchirent au XIIIe s. de la domination khmère, et créèrent un royaume indép., le roy. de Sukhotai, qui formera le Siam (XIVe s.). En butte constante aux visées des Birmans, le Siam eut des relations avec les Européens (Hollandais et Français) au XVIIe s. et sauvegarda son indép. en exploitant les rivalités franco-britanniques (1855: traité avec la G.-B.). La prospérité du pays fut fortement ébranlée par la crise de 1929 aux È.-U.; le roi Râma VII accorda une Constitution et abdiqua en 1935. L'armée prit le pouvoir en 1938, changea le nom du royaume en celui de Thaïlande ("terre des Thaïs") et s'allia au Japon pendant la Seconde Guerre mondiale. L'après-guerre vit l'influence des È.-U. se développer. Une série de coups d'état militaires (1957, 1963) renforça l'autoritarisme du régime. Les maquis communistes se développèrent à partir de 1962, notam. dans le N.-E. La militarisation du pays et la présence de bases amér. entraînèrent des révoltes étudiantes. Une Constitution libérale fut adoptée (1973); les bases américaines furent évacuées. En oct. 1976, une junte militaire, inspirée par le roi Bhumipol Adulyadet (Râma IX), prit le pouvoir. Le général Prem Tunsilanond, Premier ministre dep. 1980, démissionna en 1988. Un coup d'état militaire renversa son successeur en fév. 1991. En 1992, des manifestations furent violemment réprimées par l'armée (mai) et les partis d'opposition remportèrent les législatives. Mais ils perdirent celles de 1995. En 1996, le général Chaovalit Yongchaiyudh, chef du Parti de la nouvelle aspiration, devint Premier ministre à la suite d'élections anticipées, alors qu'une crise monétaire se dessinait. En 1997, celle-ci s'est transformée en une déroute, alors qu'une crise financière et boursière sans précédent s'abattait sur l'Asie du Sud-Est.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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